Odyssea 2014…. Dossard 30526

J’aurais mis du temps à l’écrire ce nouvel article. Presque une année en somme. Mais j’avais besoin de souffler, de m’extraire de cet environnement qui m’a usée pendant tous ces mois: oublier, reprendre une vie normale… et puis, j’ai eu envie et besoin de poursuivre ce blog. Parce que cette saloperie ne quitte jamais mes pensées… jamais.
Nous sommes le 4 octobre 2014. Demain, je vais courir. Mais pas juste courir pour le plaisir, comme ça, après rien, comme je le fais parfois; nan, demain je cours pour Odyssea, édition 2014.
Chaque année, une course rassemblant des milliers de personnes, hommes, femmes ou même enfants, a lieu en plein Octobre rose, afin de récolter des fonds pour lutter contre le cancer du sein. Ce sont en réalité plusieurs courses, puisqu’elles se déroulent un peu partout en France.
Cette année, je veux en faire partie; c’est plus qu’une course pour moi; c’est tout un symbole: la cause d’abord, qui forcément ne peut me laisser indifférente: cette saloperie pollue beaucoup de mes pensées depuis maintenant 1 an, même si le plus gros est maintenant derrière moi… il y a 1 an, justement, je venais de découvrir qu’un crabe se cachait en mon sein et je ne savais pas si 1 an après, je serais toujours là; et aujourd’hui, je suis là, noyée au milieu de milliers d’anonymes, certains ayant sûrement eu leur Crépin à eux, certains ne l’ayant jamais rencontré… et je m’apprête à courir 10 kms pour me sentir vivante et conjurer le mauvais sort.
Tout le monde porte le fameux t – shirt rose, emblème de la cause. Certains portent des banderoles en hommage à celles qui ont perdu la bataille. L’émotion est palpable, intense, limite insoutenable. Je me sens au bord des larmes: tous les souvenirs ressurgissent, un à un, avec violence même parfois. Toutes mes angoisses, mes peurs, mes doutes sont là aussi, comme pour me rappeler que la maladie n’est pas si loin et qu’elle peut décider de revenir quand elle le veut.
Je me renferme, m’isole dans ma bulle au milieu de cette foule euphorique. Je n’y arrive pas. Impossible de partager ce moment de joie avec eux. Il me semble si sombre ce rassemblement et je me sens si seule….
La concentration s’installe. Faut que je la tienne cette course: 10 kms c’est rien mais au risque de faire rire, je n’ai jamais atteint cette distance et la veille, mon entourage me l’a bien rappelé. Ils se trompent… parce que je vais y arriver. Ils vont voir…
Je suis en avance pour une fois. Mes écouteurs vissés sur les oreilles, la concentration s’installe. Des hauts-parleurs hurlent des choses que je n’entends pas. Tout le monde sourit et rit à foison. J’envoie un petit texto à mon petit frère et à mes amies Caro et Chrys: j’aurais tellement aimé qu’ils soient là, avec moi, pour partager cet événement… la prochaine fois. Ils me l’ont promis.
Le départ approche. Les lignes humaines devant moi avancent plus vite, le rythme s’accélère. Je ne marche plus maintenant, je trottine; puis mes foulées s’enchaînent. C’est parti!
Les mètres puis les kilomètres avancent. Je ne les vois pas. Je repense à tous ces mois, ces examens, ces piqures et ces biopsies, ces cicatrices, mes peurs qui ne me quittent finalement jamais… et si je retombais, et si je rechutais, et si pire encore…
L’émotion ne redescend pas. Elle me tenaille l’estomac, la garce! Mais je ne lâcherai pas.
Un pied après l’autre… avancer… respirer… venir à bout de chaque kilomètre comme de chaque épreuve lors de cette dernière année.
Je relève la tête: des centaines de personnes jalonnent le bord du parcours. Ils nous applaudissent, nous encouragent avec un sourire, comme si, d’un geste entendu, ils comprenaient.
Mon regard se pose sur un papa et ses 2 enfants qui portent fièrement une grande banderole. Il y est écrit: « Allez Maman! « . Mon souffle se coupe. Mes yeux s’embuent.
Nan pas maintenant! Faut pas craquer maintenant! Reprends toi Val!
Je tente tant bien que mal de reprendre mes esprits et une respiration normale.
Non sans mal, j’y parviens au bout d’une centaine de mètres. C’est bon… on continue.
Les kilomètres continuent de défiler… aucune souffrance, aucun essoufflement. Je m’étonne moi même. C’est dingue comme l’on peut être porté par les autres; par cette force invisible qui vous tient debout.
Kilomètre 5…. petit ravitaillement: j’avale un grand verre d’eau et cale dans chaque main quelques fruits secs. Ils me tiendront compagnie jusqu’à l’arrivée.
Kilomètre 8… les articulations de mes chevilles et de mes genoux commencent à me rappeler à la réalité. T’es plus toute jeune ma poule! Et fallait mieux t’entraîner!
Kilomètre 9… ça y est, j’y suis presque. La pression monte; et avec elle, cette émotion qui ne me lâche pas depuis le départ. Elle veut sortir. J’ai de plus en plus de mal à la contenir.
Kilomètre 9.5… mon portable sonne de nouveau… c’est mon homme… il m’a envoyé une photo de mes enfants tenant une feuille sur laquelle je peux lire: « Allez maman! T’es la plus forte »… c’en est trop.
Kilomètre 9.7… mes larmes montent… j’y suis presque! Allez!! Les applaudissements et encouragements se font plus intenses, plus forts, à tel point que je n’entends même plus le son qui sort de mes écouteurs.
Kilomètre 9.8… mon souffle se coupe. Ma gorge se noue. Ma respiration se fait désormais dans une sorte de râle asthmatique. Je cherche mon air… vite, par pitié vite.
Kilomètre 10… Au moment où je passe la ligne d’arrivée, j’explose. Incapable de retenir mes larmes, je m’effondre. J’ai réussi. C’est sûrement bête, idiot, débile, ou n’importe quoi d’autre, mais encore une fois, c’est symbolique. C’est fini. J’ai vaincu.
Dans un sursaut de lucidité, j’appelle mon homme pour lui dire. J’ai besoin d’entendre sa voix, mais lorsqu’il décroche, je ne peux m’empêcher de craquer de nouveau. Cette victoire, elle est pour lui aussi; pour mes enfants; pour tous ceux qui ont vécu cette épreuve à mes côtés, en m’aidant et me soutenant de leur mieux. Pour ceux qui ont eu peur pour moi. Pour ceux qui ont pleuré pour moi… pour vous tous qui, à votre manière, avec vos mots, vos regards, vos gestes ou vos sourires, avez su me relever quand je glissais, me rassurer quand le doute assombrissait tout, m’assurer que la victoire serait pour moi et qu’il ne pouvait en être autrement.
Je reprends le chemin de mon chez moi, vidée mais apaisée. Je n’ai qu’une envie en tête: serrer fort ma famille contre moi et leur dire combien je les aime et combien leur amour m’est précieux.
À l’année prochaine….

Independance Day

Décidément, Crépin m’aura passé des messages jusqu’au bout… Nous sommes le 4 Juillet 2014: à 16 heures, j’ai rendez-vous pour une dépose de PAC: en résumé, on va me retirer la tuyauterie que l’on m’avait implantée pour la chimiothérapie quelques mois auparavant et qui, au final, n’aura servi à rien (on va pas se plaindre non plus hein).
Coïncidence ou non, il faut que ça tombe le jour de l’Independance Day: comprenez bien: on va me libérer le jour anniversaire de l’Indépendance des Etats-Unis! Tout un symbole non?
Après avoir passé une matinée et une partie de l’après-midi à m’angoisser à l’idée de cette intervention, me voilà dans ce RER qui m’a déjà vu des dizaines de fois. Il m’est familier; trop même. Station Luxembourg: on approche. Mon ventre se serre, ma gorge se noue. J’avance d’un pas décidé: 500 mètres… 300 mètres… 200… 100… 50 mètres… Je respire un grand coup et pousse la porte du 26 rue d’Ulm. Cet endroit m’apaise et m’oppresse en même temps: il m’est familier mais me rappelle tant de choses que je souhaiterais oublier.

Je me présente à l’accueil: on m’oriente vers le service de chirurgie de jour: mon pouls s’accélère.
– « Au bout du couloir, poussez les portes ‘Bloc Entresol’; on va vous prendre en charge ». Je m’exécute en renvoyant l’image de « Je vais bien, tout va bien », mais à l’intérieur, je suis liquide.
Un homme vêtu d’une blouse et d’une charlotte m’accueille et me dirige vers la salle d’attente:
– « Vous êtes accompagnée? » me demande-t-il.
– « Ah non, du tout… »
J’observe alors les personnes déjà présentes: toutes sont, en effet, au moins en binômes. Je reconnais de suite dans chaque ‘couple’, les personnes qui subissent leurs propres Crépin: elles portent toutes une blouse et un pantalon de papier bleus, des sur-chaussures blanches et un filet sur la tête. A mon arrivée, tous les regards se posent sur moi: je ne fais pas local pour le coup, avec mon jeans, mon petit débardeur et mes baskets. Rassurez-vous, ça va bien vite changer, puisque à peine entrée, on me tend l’uniforme de rigueur en me demandant de l’enfiler: c’est parti.
Je sors timidement du vestiaire et reprends ma place dans la salle d’attente. J’aimerais arrêter le temps; ou pire, reprendre mes affaires et m’enfuir en courant. Après tout, je m’y suis faite moi à mon PAC et à cette petite bosse qu’il forme sous ma peau; il ne me dérange plus; qu’on me le laisse à la fin! J’ai peu de temps pour poursuivre mes délires de grosse trouillarde. Je suis rattrapée par la laide réalité:
Un vieil homme arrive sur un fauteuil roulant poussé par un soignant. Il doit avoir entre 75 et 80 ans. Il porte une blouse de l’hôpital, ce qui laisse à penser qu’il y est depuis plusieurs jours. Ses gestes sont faibles; sa bouche à moitié ouverte; un tuyau sort de l’une de ses narines. Je le regarde, discrètement; puis je prends conscience de l’horreur: il n’a plus de langue; elle a dû lui être amputée. Son Crépin se trouvait dans sa langue. J’en ai la nausée. Par la force des choses, il ne peut parler et fait signe à son soignant de lui donner un papier et un crayon. Il a besoin de lui dire quelque chose. Le carnet et le stylo entre les mains, il rédige non sans peine le message que l’interne lit à haute voix, de façon saccadée:
–  » Sa-vez-vous-ce-qu’ils-vont-me-faire? » semble inscrire le vieil homme.
On peut lire le désespoir dans ses yeux. La scène est insoutenable.
– « Ah non Monsieur, je ne sais pas. Mais ils vont tout vous expliquer. »
Il pose une main sur son bras et lui dit:
– « Bon rétablissement Monsieur ». Puis il s’en va.
Ces derniers mots sonnent comme un Adieu. La suite va me bouleverser: les yeux du vieil homme rougissent, s’emplissent de larmes qui roulent sur ses joues. Le pauvre… seul…face à ce destin qu’il doit assurément savoir noir et fatal. Même le « bon rétablissement » de l’interne sonne faux: le genre de truc qu’on lance parce que c’est le « protocole », mais auquel on ne croit pas. Il pleure en silence, désemparé, sans même pouvoir crier ce qui l’inquiète. Forcément, madeleine que je suis, je ne tarde pas à m’effondrer à chaudes larmes à mon tour. Sa détresse et sa peine me transpercent littéralement. Je me lève et me dirige vers lui en essuyant mes yeux; je m’accroupis à sa hauteur et pose ma main sur son avant-bras:
– « Hey… ça va aller… vous aller y arriver. .. il faut y croire et être confiant… d’accord?? » lui dis-je d’une voix chevrotante.
Il me regarde d’abord interloqué, puis un sourire se dessine timidement sur son visage. Il hoche la tête de haut en bas: ça ressemble à un « oui ».
– « Madame Schmitt?! On y va! »… merde c’est à moi.
Je presse le bras du vieil homme dans ma main, lui souris et me lève en lui lançant un:
– « Allez courage! À tout à l’heure… soyez sage hein! ».
Je me lève d’un pas décidé, toujours avec cette mine de celle qui ne craint rien et maitrise totalement la situation. Mais visiblement, je ne trompe personne à part moi, puisque chaque soignant que je croise me lance un « Ça va aller Madame?? ».
Ben oui ça va aller, oui! Pourquoi on me demande ça?? C’est écrit sur mon front en lettres clignotantes que je suis morte de trouille ou quoi??
– « Allongez-vous ici » me lance l’interne.
Une table de consultation noire recouverte d’un papier bleu trône au centre de la pièce. Une grosse lampe chirurgicale la surplombe; elle est aveuglante. Des machines diverses et variées longent les murs. J’ai peur… très peur.
Je me débarrasse de mon haut et m’allonge, torse nu. Je ne peux m’empêcher de prendre de grandes inspirations.
Qu’est ce que je fous là?
L’interne anesthésiste arrive. Elle est jeune, sûrement plus que moi. Elle s’appelle Juliette. À son tour, elle me demande si tout va bien.
– « Oui oui ça va… Suis morte de trouille mais ça va ».
Derrière son masque, je vois qu’elle me sourit.
– « Mais nonnnn, ça va aller, vous n’allez rien sentir. C’est bien moins désagréable que lorsqu’on vous l’a posé! »
– « Euuuh oui, sans doute, mais moi je dormais quand on me l’a posé… »
Elle comprend alors que l’installation du PAC s’est faite en même temps que la tumorectomie et donc sous anesthésie générale. Je lui explique que je n’ai finalement pas eu de chimiothérapie et qu’on me l’a donc posé pour rien. Elle semble désolée pour moi mais se rattrape vite en me rappelant qu’éviter ce poison, c’est tout de même une grande chance; et je sais qu’elle a raison.
Malheureusement, ça n’enlève rien à ma trouille tout ça. Je tente de me raisonner par tous les moyens que je trouve: je pense à mes enfants, à mon homme, à mes parents; à ma belle soeur qui est déjà passée par là plus d’une fois… ils me donnent la force et m’apaisent. Puis je pense à ces personnes croisées tout au long de ces quelques mois; celles et ceux, petits et grands qui souffrent encore d’un mal bien plus agressif que mon Crépin. Je pense à ce vieil homme, croisé quelques minutes plus tôt. Pour moi, cette intervention sonne comme la fin de la bataille. Je devrais même me réjouir d’être là aujourd’hui, alors que les personnes présentes avec moi dans la salle d’attente patientent pour qu’on leur pose le cathéter et ne sont donc qu’au début de leur traitement.
Juliette, la jeune interne a préparé son matériel et pose son champs opératoire sur mon épaule.
– « Je vais vous faire une petite anesthésie locale: ça va piquer un peu, puis ça va se dissiper ».
Elle insère l’aiguille dans mon épaule: en effet ça pique! C’est même plus douloureux que ce que je pensais, mais l’effet s’estompe déjà.
– « Ça va??…j’en fais une autre au niveau de la chambre.  »
Allons bon… faites donc mon petit, je pense intérieurement. Outch! La garce! Elle n’y va pas de main morte!
Il faut désormais patienter que l’anesthésiant fasse son effet. Inquiète, je lui demande:
– « Mais… quand est-ce que vous serez sûre que je ne vais plus rien sentir? »
– « Ben…on va essayer… et si vous sentez, je rajouterai du produit »
Ben voyons! Bien sûr, suis-je bête?!! Je suis à 2 doigts de lui demander si elle se fout pas un peu de ma tronche, mais elle enchaîne déjà:
– « Allez, on y va! »
Là, ça ne m’amuse plus. Je suis pétrifiée et attends ce moment où je vais sentir le scalpel inciser ma peau; je suis certaine que je vais avoir mal.
– « Et ben dites donc, elle était super belle votre cicatrice. Je vais rouvrir au même endroit et vous en faire une toute aussi jolie… ça va?? J’ai ouvert ».
À mon grand soulagement, je ne perçois aucune douleur. Je l’entends saisir une pince. Elle me commente tout ce qu’elle fait:
– « Je vais essayer de percer la coque qui s’est formée autour de la chambre » dit-elle en appuyant d’un côté et en tirant avec sa pince de l’autre.
Quelle sensation désagréable!
Pendant 10 bonnes minutes, Juliette s’acharne sur mon épaule avec ses pinces et ses écarteurs: je la sens; tout comme le sang qui coule jusque dans mon dos. Je respire…fort… souvent, pour tenter d’apaiser la peur qui m’envahit.
Un homme entre dans le bloc à son tour. Il semble plus âgé: ses tempes grisonnantes dépassent du filet qui recouvre ses cheveux. Il se penche au-dessus de mon visage:
– « Vous avez des yeux magnifiques! On ne vous l’a jamais dit? »
– « Euuhh jamais lors d’une dépose de PAC non, mais je prends quand même! »
Il esquisse un petit éclat de rire.
– « Bon…je vais prendre le relais de Juliette, parce qu’elle est attendue dans la salle d’à côté…. »
Il s’installe auprès de moi. Juliette quitte le bloc et lui lance:
– « Hey! Elle avait une super belle cicatrice hein! Alors tu lui en fais une toute aussi jolie! ».
– « Bon alors je vais exaucer le souhait de Juliette! » me dit il en souriant.
Je sens bien qu’ils tentent tous, à leur façon, de me détendre. Ce ne sera que de courte durée.
– « On arrive pas à la trouver cette chambre?…Ben on va aller la chercher alors! ».
J’ai à peine le temps d’absorber ce qu’il vient de me dire que déjà ses doigts s’enfoncent dans mon épaule. Je suis pétrifiée par cette sensation, de loin la plus désagréable qu’il m’ait été donnée de vivre. Les secondes me semblent des heures. Je ferme les yeux tandis que je le sens fouiller à l’intérieur de moi sans ménagement. Je sens la nausée m’envahir. Je crois que je vais vomir. Ressaisis toi Val! C’est rien! Rien du tout ça! Et ce sera bientôt fini! J’inspire et expire à plusieurs reprises.
– « Ah ça y est, je l’ai! » me lance-t-il au bout de 20 secondes interminables. Ses doigts sont toujours dans mon épaule tandis que son autre main attrape une pince. Il saisit le PAC, tire dessus et l’extrait enfin.
Je peux relâcher mon souffle.
– « Voilà… c’est fini… il est parti ».
Ces mots prennent tout leur sens: c’est toute une symbolique qui part avec ce cathéter que je regarde sur le plateau à côté de moi. L’odeur du sang pénètre mes narines. Encore une fois, les larmes envahissent mes yeux: ça y est! Cette fois c’est vraiment fini! Ce morceau de plastique était le seul dernier maillon qui me reliait encore à la maladie et il n’est plus. Je pleure, pleure et pleure encore.
Le doc ne dit rien. Il a compris lui aussi. Ils comprennent tout ici de toute façon.
– « Voilà… je vous ai fait une belle cicatrice, sans noeud. »
– « Comment ça sans noeud? Faites pas une rosette hein; il s’agirait pas que ça s’ouvre de nouveau! »
Je ris et pleure en même temps: l’émotion, l’appréhension qui retombe; la pression encaissée durant tous ces mois et que j’ai si peu de fois laissé sortir.
C’est fini…FINI!
Je me relève et file me rhabiller. Je m’effondre de nouveau dans les vestiaires, à l’abri des regards. Mes gestes sont rapides; il faut que je sorte de là: j’étouffe ici et je n’ai plus rien à y faire. Je ne suis plus malade… j’ai tué Crépin! Je l’ai eu ce salaud! Papa, je t’offre cette victoire et te la dédie: je te l’avais promise.
Alors que la porte de l’hôpital s’ouvre sur la sortie, je réalise enfin. Je m’arrête alors qu’elle se referme derrière moi, sur tous ces malheureux encore en plein combat. Je me retourne…une dernière fois. Adieu Curie et merci pour tout: pour ton personnel si humain et disponible; pour ton suivi et ton professionnalisme sans faille; pour m’avoir permis de faire tomber Crépin; et enfin, merci pour m’avoir sauvé la vie…

Avec ma reconnaissance éternelle…

Barbecue party… séances 1 à 33

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La machine infernale vient de s’éteindre; son grésillement s’est arrêté lui aussi. C’était la dernière de ces 33 longues séances de radiothérapie. Je suis submergée par l’émotion; je sens les larmes monter et envahir mes yeux sans que je ne puisse les retenir. Je prends mon visage dans mes mains et les laisse sortir; il le faut; cela fait partie de ma guérison. Je les ai trop retenues ces derniers mois; j’ai trop donné l’image de la fille forte qui va bien, trop cultivé le « no soucy ». Mes manipulateurs radio arrivent et sans un seul mot, l’un d’eux m’entoure de son bras. Ils savent; ils ont compris. Eux qui m’ont suivi durant ces 7 semaines interminables; eux qui ont toujours eu les mots et les gestes pour que je me sente vivante et aie la force de garder ma ligne de conduite; eux qui m’ont soutenu, toujours.
« Ça y est… c’est fini…lâchez tout » me dit l’un d’eux. Nous sommes le 18 mars 2014, jour de la 33 ème et dernière séance de radiothérapie pour moi.
« Ouaouh déjà?? » C’est ce que j’ai entendu… alors que je pense tout bas « Enfin!…. » ou « C’est pas trop tôt! ».
Je me suis même vue parfois dessiner au crayon imaginaire des bâtons sur le mur, tel un prisonnier comptant les jours avant la quille…
Quand ces séances ont commencé le 28 janvier 2014, j’étais sereine, détendue, soulagée. Tout me semblait derrière moi, pour la plus grosse partie. Aujourd’hui je sais que la radiothérapie est loin d’être une partie de plaisir et qu’elle reste éprouvante même si moins « visible » de l’extérieur.
Bien sur, je n’ai ni vomissement, ni perte de cheveux, ni rien de ce qui s’apparente à une chimio et qui me faisait si peur. Mais les effets n’en sont pas moins négligeables: fatigue des allers et retours quotidiens à l’hôpital, vu que les réjouissances ont lieu du lundi au vendredi; fatigue de l’attente parfois longue, jusqu’à 2h pour 5 petites minutes de traitement; fatigue du traitement en lui même.
Les débuts ont pourtant été plutôt softs: absence de sensation quelle qu’elle soit. En revanche, lors des 5ème et 7ème séances déjà, je commençais à ressentir de légères brûlures sur toute la zone irradiée, accompagnées de rougeurs: un joli coup de soleil localisé.
Avant le début du traitement, on a pris soin de tracer aux marqueurs bleus, noirs et rouges des lignes et points divers sur mon sein gauche. Elles montent si haut que le moindre décolleté, si petit soit-il, m’est désormais impossible.
Me voilà donc affublée d’une sublime piste d’atterrissage sur la poitrine!! Glamour quand tu nous tiens…
Quoi qu’il en soit, on y est, le traitement a commencé et va falloir prendre son mal en patience désormais.
Je récupère deci et delà quelques conseils qui me seront précieux plus tard: porter des soutien-gorge en coton, ne se laver qu’au savon de Marseille, ne pas mettre de déodorant du côté traité (super ça aussi!!). Mais le plus précieux aura sans doute été ce jour où l’on m’a donné les coordonnées d’un coupeur de feu.
Moi aussi j’étais sceptique, figurez vous…jusqu’à ce que je sois confrontée à cet homme.
Suite à la 5ème séance, les rougeurs sont plus intenses que les fois précédentes. Mon sein est chaud, très chaud. Une sensation de brûlure intense l’envahit. Je décide alors de l’appeler et de voir si je peux bénéficier des bienfaits de son don, sans trop y croire néanmoins. Il s’appelle Jacky; il consulte et coupe le feu par téléphone (Allons bon… me dis-je).
C’est un homme charmant, accessible. Je lui explique rapidement mon problème et donne le nom de la personne qui me l’a recommandé. Il est déjà au courant visiblement.
Je lui dis: – « Qu’est ce que je dois faire? »
– « Rien, me dit-il, gardez le téléphone à l’oreille, je commence ».
Je m’exécute et m’attends à entendre incantations ou autres « formules magiques », mais rien… il ne dit rien. Par moment, je l’entends souffler à l’autre bout du fil, comme sur la flamme d’une bougie. Cela dure 5 minutes à peine puis il me dit:
– « Voilà Valérie, c’est terminé pour moi. Rappelez moi dès que vous en avez besoin ».
Je le remercie et raccroche. Alors que j’étais sur le point d’ouvrir ma grande bouche une fois de plus et de constater que comme je l’avais prédit, ça ne marchait pas, quelque chose se produisit que je ne m’explique toujours pas aujourd’hui.
Des picotements commencèrent à chatouiller mon sein gauche, puis mon épaule, puis mon bras. Ils descendirent jusque dans ma main, comme de violents fourmillements limite désagréables, de plus en plus forts; à tel point que je ne pus m’empêcher de secouer ma main pour les faire partir. Au bout de 5 bonnes minutes, ils avaient disparu et avec eux…. la rougeur de mon sein et la brûlure l’accompagnant. Plus rien! Je n’avais plus rien!
Effet placebo ou pas, j’en restais bluffée.
Les mêmes effets se produisirent de nouveau quand à l’issue de la 7ème séance, des sensations indésirables et similaires se firent sentir. Mais c’était sans compter sur le don de Jacky.
Durant tout le reste du traitement, je n’aurai plus jamais besoin de faire appel à lui.
Ces séances quotidiennes sont nombreuses; elles ne passent pas vite.
À peine arrivée à la moitié, je ne peux m’empêcher de grimacer en pensant qu’il m’en reste tout autant. Puis à la moitié + 1 séance, le compte à rebours est enfin amorcé.
Je continue à me rendre au bureau chaque jour; et même si la plupart des gens me regardent comme si j’étais une extra terrestre, ils comprennent que mon besoin n’est pas de ruminer chez moi. Je fais en sorte que le moins de choses possibles changent dans ma vie et dans celle de mon entourage. Donc… je vais bosser! Et durant la journée, je quitte le bureau, me rends à ma séance et reviens retrouver mon poste comme si de rien était. Rien de glorieux à cela, juste, je me sens bien.
De plus, en échangeant avec certaines femmes dans la salle d’attente, je me rends compte que nous sommes nombreuses à faire cela; nombreuses à avoir ce besoin de poursuivre notre quotidien.
Je tiens 3 semaines: 3 semaines avec ces allers retours quotidiens entre le bureau, l’institut Curie et ma vie de femme et de maman. À l’issu de ce délai, j’abdique. Je suis épuisée et décide de poursuivre la fin de mon traitement en informant mon employeur que je ne viendrai pas travailler durant ce temps là. Cela sonne comme une évidence pour eux. Tout le monde comprend et me soutient. Ça me rassure.
Je poursuis donc mes allers retours quotidiens à l’hôpital: Train, RER, 1 heure de trajet pour à peine 5mn de traitement: 5 petites minutes durant lesquelles, le Clinac, comme on l’appelle, danse autour de mon sein en suivant les lignes tracées sur ma poitrine. Je n’apprendrai que vers la fin que j’aurais pu faire appel à des taxis indemnisés pour une prise en charge de mon domicile à l’hôpital et vice versa. En même temps, je le creuse assez comme ça le trou de la Sécu depuis quelques semaines.
Durant ces longues semaines, des visages me deviennent familiers: mes soignants tout d’abord. Ils finissent par connaître ma vie, me demandent des nouvelles des enfants quand je ne suis pas obligée de les emmener avec moi et qu’ils ne sont donc pas là. Et puis, il y a les patientes bien sûr, qui comme moi reviennent chaque jour. Durant les 12 dernières séances, mon fils sera avec moi; impossible selon les horaires des séances, de faire autrement. Il sera juste adorable, comme s’il comprenait et tentait à sa manière de me venir en aide du haut de ses 3 ans. Tous les jours, il me demandera:
– « On va à l’hôpital pour maman? »
– « Oui mon titi »
– « T’inquiète pas maman, ça va passer » me dit-il chaque fois de sa petite voix, avant que je disparaisse dans la salle de traitement.
Avec le recul, ces 33 séances auront été moins éprouvantes que je ne l’imaginais; physiquement du moins. Moralement, c’est autre chose. Quand on côtoie quotidiennement ce genre d’endroit, on se retrouve forcément confrontés à des personnes en face desquelles on ne peut que remercier le ciel de n’avoir « que ce cancer là », aussi étrange que cela puisse paraître.
À diverses reprises, j’ai dû affronter le visage le plus laid de cette putain de maladie: celui qui réduit les hommes les plus forts au statut de corps chétifs… celui qui touche même les plus petits êtres, à peine sortis du nid: ce coup de poignard que cela m’assène au plus profond de mes entrailles, à chaque fois que mes yeux rencontrent leurs petites têtes sans cheveux… je voudrais pouvoir prendre leur mal! C’est tellement injuste… commencer sa vie de la sorte… La maladie n’a vraiment aucune pitié ni aucune morale! Et à chaque fois, je ravale un sanglot et je me dis: « Regarde la chance que tu as. Bats toi bordel! Et sors toi de là! ».
Je me souviens d’un jour pourtant, où mes larmes et mon émotion ont eu raison de moi. Ce matin là, je me rends à ma séance de rayons quotidienne: la fatigue commence à se faire sentir, l’envie d’en finir avec toute cette saloperie aussi. En arrivant, nous sommes 3 personnes dans la salle d’attente. Une femme, plus âgée que moi et une autre, de mon âge. Alors que je vais pour m’asseoir, mes yeux se posent sur une petite tête chauve assise à côté de la jeune femme. Mon sang se glace…c’est une petite fille d’à peine un peu plus d’un an. Mon Dieu non! Faites que ce ne soit pas ce que je crois… Faites qu’elle parte vite, qu’elle sorte de mon champs de vision. Je n’ai pas la force aujourd’hui… La petite se lève, attrape le sac de sa mère et en la tirant vers la sortie, lui dit en grimaçant: – « Nan maman, viens! Bobo là! » en montrant la salle de soins.
C’en est trop pour moi…je sens mes yeux se remplir d’eau. Je n’arrive rien à contenir. Je me retourne pour éviter que la maman me voit. Je me répète en boucle en faisant mine de chercher quelque chose dans mon sac: – « Ressaisis toi bordel! Ressaisis toi! » Mais rien n’y fait…il est trop tard: les vannes sont ouvertes; impossible de m’arrêter. La maman de la petite fille s’aperçoit que je pleure. Nos regards se croisent…. merde! merde! merde! Elle s’adresse à moi:
– « Je suis désolée… » me lance-t-elle d’un air gêné.
Je crois rêver… j’en ai presque honte et lui réponds sans réfléchir:
– « Attendez, on va remettre les choses à leurs places: c’est à moi d’être désolée de réagir comme ça; mais, j’ai 2 enfants dont l’un a presque l’âge de votre petite fille… je fais un transfert forcément… et je trouve ça tellement injuste et cruel »
Elle me regarde, me sourit et me dit:
– « Je comprends… mais rassurez-vous, aujourd’hui, elle va bien ».
Quelle force elle a cette maman! Je l’admire tellement d’avoir tant de courage! Je suis certaine que je serais bien incapable d’avoir autant d’aplomb à sa place. Je lui souris et m’excuse de nouveau. La petite est intriguée par notre échange: elle arrête alors de pleurer et me souris. C’est vrai qu’elle a l’air « bien » cette petite puce: cela m’apaise pour le reste de la journée…
Lors d’une autre séance, je tombe nez à nez avec un jeune garçon d’une dizaine d’années: il est assis sur un fauteuil roulant, isolé de la salle d’attente habituelle; il n’a bien sur plus de cheveux et est d’une maigreur effrayante; il porte un masque et son corps est enveloppé dans une blouse bleue de papier. Heureusement, sa mère l’accompagne; elle est silencieuse, le jeune garçon aussi. Au bout de quelques minutes, elle sort de son mutisme et attrape au vol un soignant:
– « Excusez-moi… Vous savez si cela va être long encore? »
– « C’est à Madame, puis, c’est à vous tout de suite après » lui répond il en me désignant.
Immédiatement je rebondis:
– « Faites passer ce jeune garçon avant moi; je peux attendre… ».
Le soignant s’arrête à ma hauteur, me sourit et me dit:
– « Madame…ce jeune garçon en a pour un peu plus de 2 heures de traitement… Il est préférable que vous passiez avant »
Mon Dieu… 2 heures de radiation…pauvre gosse. Quel Crépin peut bien le ronger pour qu’on lui fasse subir de telles horreurs…
Des rencontres, j’en ai fait d’autres durant ces longues semaines. Souvent, elles m’ont émues de par l’intensité de la colère ou du sentiment d’injustice qu’elles ont réveillés en moi, mais toutes sans exception auront eu le même mérite: me donner l’envie de me battre et de saisir cette « chance » qui m’a été donnée de ne pas avoir à souffrir de « pire ».

Verdict: …

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23 décembre 2013

Nous sommes à 8 jours de la fin de l’année. De cette année qui aura été une des plus éprouvantes pour moi, une des plus terribles sur bien des points. J’ai hâte de la clôturer, de la laisser derrière moi sans jamais plus me retourner et de le faire vite.
J’ai de nouveau rendez-vous à Curie aujourd’hui. Nouvelle journée, nouveau médecin. Il fait peur celui là. Suis vraiment pas certaine de l’aimer. Mais je le sais: certains de mes alliés dans ce combat ne me feront pas que du bien. Le Dr S. en est un: oncologue médical, Docteur Cocktail Molotov pour les intimes. C’est lui qui va décider qu’un nettoyage à grandes eaux est nécessaire ou pas.
Après cet ultime entretien, ce sera le début des vacances: je me suis octroyée 2 semaines avec les miens, loin de cette grisaille parisienne qui nous pèse de plus en plus.
Je devrais d’ailleurs déjà être partie depuis 3 jours; ma petite famille m’a devancée. Mais avec ce rendez-vous, je leur retirais 3 précieuses journées de vacances à m’attendre. Et ça, il en était hors de question. Je les rejoins ce soir: après ma visite avec le Dr S., je passerai au bureau, finir quelques dossiers, puis j’irai prendre mon train en fin de journée.
J’arrive donc à Curie ce jour là avec ma grosse valise: je distingue certains regards interrogateurs, se demandant sûrement pour quel type d’hospitalisation et de durée j’ai besoin d’un bagage pareil. C’est vrai après tout: y a que moi pour débarquer avec une valise king size dans un hôpital et d’en avoir besoin pour toute autre chose. En temps normal, j’imagine que gros bagage = long séjour à Curie. Pourvu que je n’ai jamais à le faire.
J’arrive, non sans mal, à accéder à la salle d’attente du service d’oncologie. Cet hopital est un véritable labyrinthe et même si tout y est plutôt bien fléché, c’est un long dédale de couloirs, escaliers, palliers, semi-palliers à n’en plus finir.
En arrivant, je fais face à un nouveau choc: les patients. Cette fois, la face immergée de l’iceberg sort la tête de l’eau et le corps tout entier. Toutes ces femmes, sans cheveux, amaigries, affaiblies…Certaines sont jeunes, très jeunes, bien plus que moi même. J’aurais dû m’en douter, m’y préparer davantage: quand tu passes par l’oncologie, c’est rarement pour faire joli; et ce poison qu’on t’injecte dans les veines pour mieux te remettre sur pied fait vraiment de gros dégâts. Je les vois aujourd’hui. Ils me sautent au visage agressivement.
Je prends alors conscience de ce que j’avais sans doute minimisé jusqu’ici: je suis malade, vraiment. Pas juste un petit bobo qui guérit tout seul à coup d’aspirine ou d’une ribambelle d’antibiotiques…. un cancer! Et le mien, quoi qu’en disent certains, tue encore plus de 12 000 femmes par an!
« Oh mais, c’est rien le cancer du sein! Ça se soigne super bien! T’as de la chance! »… combien de fois je l’ai entendue cette phrase assassine… Elle est tellement absurde.
Une opération, des cicatrices partout, des batteries d’examens, de la radiothérapie… 33 séances!, peut être de la chimiothérapie, des vomissements, l’alopécie, les ongles qui s’abîment et/ou qui tombent, des angoisses, des peurs et des pleurs, de la grosse fatigue…. ouais…quelle chance j’ai, en effet!
J’attends sagement, comme d’habitude. J’ai appris ce qu’était la patience depuis quelques semaines: attendre pour passer les examens, attendre pour leurs résultats, attendre pour guérir….
Au bout d’une petite demie heure, c’est enfin mon tour. Le Dr S. me reçoit.
Mon Dieu, comme elle n’a pas l’air drôle! Elle colle bien à sa spécialité. Elle est d’un âge plus avancé que ses consoeurs et confrères rencontrés jusqu’à présent; les cheveux poivre et sel, l’air sévère, une pointe d’accent germanique. Va falloir te tenir à carreau Crépin, parce que la p’tite dame là, elle va sûrement pas te faire de cadeau!
Encore une fois, je dois me déshabiller et arborer mes cicatrices; encore une fois j’entends les mêmes termes techniques…
– « Rhabillez-vous! » me dit-elle sur un ton ferme.
Autant vous dire que je ne lui laisse pas le temps de répéter son ordre.
Je viens m’asseoir timidement en face d’elle.
– « Bien!… Après discussion avec l’équipe…. » (j’inspire profondément et reste en apnée)… « … nous avons décidé d’un commun accord que la chimiothérapie n’était pas nécessaire dans votre cas. » (Je souffle enfin et vide mes poumons comme jamais).
– « D’accord… » (si j’osais, je lui sauterais au cou).
– « Aussi, nous n’aurons pas besoin de vous poser de PAC… »
– « Euh… il a déjà été posé Docteur, lors de la tumorectomie »
– « Ah… et bien ils sont allés un peu vite en besogne. Mais ce n’est pas grave. Cela ne vous gênera pas pour les rayons. Vous allez donc le garder et dans 6 mois, lorsque vous repasserez écho et mammo de contrôle, si tout est en ordre, nous vous le retirerons sous anesthésie locale. »
– « D’accord… » elle m’impressionne tellement que je n’arrive pas à sortir autre chose que ces 2 mots.
– « À l’issue du traitement de radiothérapie, il vous faudra prendre un traitement par hormonothérapie durant 5 ans: votre cancer étant hormono dépendant, il est impératif de bloquer chez vous la production des hormones auxquelles vous êtes réceptive. Cela se fera sous forme de cachet à prendre quotidiennement: le Tamoxifène. »
Je connais ce nom. Je l’ai lu sur divers blogs de « copines cancéreuses »; et de mémoire, les avis sont tout de même très partagés à son sujet: effets indésirables et secondaires pas super glamours… notamment, le gros risque de cancer de l’utérus, il me semble.
Il faut impérativement que j’intensifie mes recherches à ce sujet. Mais pour l’heure, je savoure cette annonce.
Je passe à travers la chimio; j’y échappe… momentanément déjà; peut être même pour toujours. C’est un réel soulagement. Pas tant pour moi, mais pour mes loulous surtout et mon chéri: ma grande appréhendait tellement de me voir malade et sans cheveu… elle va être aux anges. Et imposer à mon homme une vision de moi diminuée à ce point, ne m’enchantait que moyennement.
Le Dr S. me regarde, me fait un sourire (Allelujah!) et me lâche un:
– « Passez de bonnes vacances et profitez de cette bonne nouvelle en famille ».
Je lui rends son sourire et la remercie chaleureusement.
– « Je ne vous dis pas ‘À bientôt’ docteur, ni ‘Au plaisir de vous revoir’, mais je pense que vous ne m’en tiendrez pas rigueur.  »
Elle me sourit de nouveau et m’adresse un clin d’oeil entendu.
Je sors de l’hôpital, traînant ma valise derrière moi. Elle me semble si légère désormais.
La journée de bureau passe vite, très vite. Mon voyage en train aussi. Quand j’arrive auprès des miens ce soir là, il est tard et les enfants dorment déjà. J’ai hâte d’être à demain pour annoncer la nouvelle à ma fille. Je me couche sereine cette fois-ci, parce que même si je sais que ce combat n’est pas terminé et qu’il peut rebasculer à tout moment, je reste persuadée que je suis du bon côté de la barrière.
Le lendemain, quand ma Lou débarque dans notre chambre en réclamant un câlin qui lui a manqué depuis 3 jours, je lui annonce la bonne nouvelle. Ses yeux s’illuminent, son visage aussi.
– « Tu sais, ma chérie, je t’avais parlé de ce produit qu’on allait peut être devoir me donner pour tout nettoyer correctement et qui allait sûrement me rendre un peu malade et faire tomber mes cheveux… »
Elle me regarde et timidement, craintivement me répond:
– « …. oui… »
– « Et bien…. je ne vais pas en avoir besoinnnnnnn »
– « …. OUAIIIIIS!!! OUAIIIIIS!!! OUAIIIIS!!! » me répond elle dans un large sourire, en me serrant contre elle.
Elle a compris; compris qu’elle n’aurait pas à subir la vision d’une maman sans cheveu ou malade; compris que sa vie si courte encore de petite fille allait pouvoir reprendre un cours normal.
Quand je sens son petit corps contre le mien ce matin là, je prends conscience, plus que jamais, comme je l’aime et comme elle est, avec son frère, la plus belle des motivations dans ce combat.

Maman revient dans la course mes Amours… je vous aime.

J+20 ou quand Noël sonne avec Bonnes nouvelles

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Cela fait un mois que je n’ai pas repris la plume. Un mois que j’ai délaissé ce blog… volontairement. Une façon de faire une pause, de souffler après cette première étape qui, je le sais, n’est pas et ne sera pas la dernière.
Il est temps de m’y remettre maintenant: le combat continue.
Si je reviens un peu en arrière, cela fait 3 semaines… 3 semaines déjà que la première bataille a eu lieu: non sans crainte, non sans angoisse, non sans blessure ni cicatrice. Mais on ne fait pas d’omelette sans casser des oeufs paraît-il… Nous sommes le 18 Décembre 2013.
Je peux, à ce jour, déjà faire un premier bilan, me retourner et me dire: « Ouaouh! Déjà tant de chemin en si peu de temps! »
Un bilan physique aussi: compter mes bobos, leur cicatrisation, les transformations qu’ils ont imposées à mon corps: l’un ici, l’autre là… je les connais par coeur désormais ces marques. Je les ai regardées longuement, souvent. Je les ai touchées aussi…timidement d’abord, non sans un certain dégoût ou écoeurement. Elles ne me font plus peur désormais. Je les ai apprivoisées, elles font partie de moi. Elles sont la preuve que je me suis battue, que je me bats encore. Toute ma vie durant, elles me rappelleront qu’elles ont été mes alliées; que c’est par elles que tout ou presque s’est joué. Elles ont permis aux troupes d’aller dénicher l’ennemi dans son terrier… je les aime désormais.
Aujourd’hui, c’est la première fois que je retourne à Curie depuis mon opération. Enfin, ce n’est pas tout à fait vrai: j’y suis repassée en coup de vent à 2 reprises en fait. La cicatrice du ganglion sentinelle était plus que gonflée: une sorte de grosse boule s’était formée tout autour. Un lymphocèle: accumulation de lymphe. Apparemment courant, cela me gênait pas mal. Du coup, quand on m’a dit: « Pas de problème, je vais vous ponctionner!…je vais piquer dans la cicatrice, vous ne sentirez presque rien », j’ai un peu douté de la santé mentale de l’interne qui venait de prononcer ces mots. J’ai eu peur d’avoir mal, comme à chaque fois; puis quand elle a piqué et qu’effectivement la douleur a été quasi inexistante, me suis dit qu’il était vraiment temps que je leur fasse confiance. Résultat: 60 cc de lymphe ponctionnée à chaque passage.
Mais cette fois, il s’agit de mon rendez-vous postopératoire: celui où l’on va pouvoir se dire « Champagne ou vinaigre ».
11h: chirurgien
12h10: radiothérapeute.
J’arrive dans la salle d’attente. Une dizaine de personnes sont déjà là mais je ne suis pas inquiète puisqu’à chaque fois les choses se sont passées comme ça et qu’à chaque fois l’attente a été brève. Sauf que cette fois-ci, ce sera l’exception qui confirme la règle. Je ne le sais pas encore, mais l’attente sera longue…très longue: 2h30!
Du coup, l’assistante du chirurgien me proposera de me rendre à la consultation de radiothérapie avant celle postopératoire.
Durant ma longue attente, j’observe ces femmes qui occupent les chaises: elles sont toutes d’âges sensiblement proches. Je suis de loin la plus jeune. Encore une fois, les regards interrogatifs se posent sur moi. Comme si, à 38 ans, on n’avait pas sa place ici. Je suis assez d’accord avec ça, à ceci près que ça ne devrait être la place de personne selon moi, quel que soit l’âge. La plupart ont les cheveux courts et clairsemés ou portent des perruques et turbans en tous genres.
L’une d’elles entre dans la salle et vient s’asseoir à côté de moi. Elle porte un foulard noué sur la nuque; elle n’a plus de sourcil, plus de cil non plus. Du coup, je ne sais pas trop lui donner d’âge derrière ses petites lunettes rondes.
Elle entame la conversation:
– « Vous attendez depuis longtemps? »
– « Environ 1h30. Il semblerait qu’il y ait beaucoup de retard… »
– « Ah oui en effet!… c’est un peu comme en chimio » me dit-elle avec un sourire complice.
– « Ah je ne sais pas… je n’ai pas encore eu droit à ces réjouissances. C’est la prochaine étape pour moi »
– « Ah bon…mais, vous êtes là pour le sein aussi? Vous avez déjà été opérée? »
– « Oui oui suis là pour le sein…et l’opération a déjà eu lieu. Je viens pour mon rendez-vous postopératoire »
– « Oh la la…mais vous êtes tellement jeune!… moi je n’ai pas encore été opérée. Je fais de la chimio avant, parce que la tumeur est trop volumineuse: 6cm… mais depuis juillet que j’ai commencé les séances, elle est passée à 3cm. »
Elle me dit tout ça avec un calme et une sérénité incroyables.
– « J’ai 38 ans » je lui confie alors. « Ma tumeur ne faisait qu’1 cm ».
– « Ah vous faites beaucoup plus jeune…oh bah vous ça va; vous allez vous en sortir ».
Le genre de phrase qui te fait du bien, mais que tu détestes aussi, tant elles sont gratuites et infondées. Les cimetières sont plein de femmes à qui on avait prédit qu’elles allaient s’en sortir hein…
Je lui souris et acquiesce. Je n’ai pas envie de rentrer dans ce débat et de lui dire que je connais des femmes qui ont eu un cancer avec les mêmes caractéristiques que le mien et qui se battent encore plus de 10 ans après: Hélène est l’une d’entre elles. Dieu merci, elle est toujours là, mais elle est la preuve vivante que parfois, on ne s’en sort pas si facilement d’un cancer du sein de seulement 1cm ou presque…
Elle est si gentille cette femme, si sereine en me racontant son histoire, son crabe qui touche en fait ses 2 seins de façon importante, sa vie qui est, d’après ses dires, derrière elle et qu’elle sait menacée pour ne pas dire « condamnée ». J’admire sa force, son sourire, sa façon de me rassurer même. – « Vous aviez rendez vous à quelle heure? » me demande-t-elle.
– « 11 heures »
– « Ah… moi c’était 10h10. Mais vous savez quoi?… je vous laisse ma place. Je n’ai plus rien à perdre ni attendre moi. Alors que vous… »
Je refuse catégoriquement sa gentille proposition. S’ensuit alors une joute verbale entre elle et moi; chacune faisant valoir ses arguments: elle pour que je prenne sa place, moi pour que je lui laisse.
L’assistante du chirurgien arrive alors vers moi et me sauve de cette bagarre de courtoisie:
– « Vous pouvez vous rendre à la consultation de radiothérapie Madame Schmitt, parce qu’il y a encore 5 personnes avant vous. Vous reviendrez ensuite pour celle avec le Dr N. »
Mon chirurgien est parti en congé maternité il y a une semaine; du coup, c’est sa collègue qui va me recevoir pour le compte rendu.
Pour le moment, je file à la rencontre du Dr C. C’est notre 2ème rendez-vous. Elle est toujours aussi jeune, aussi timide.
Elle inspecte les cicatrices et constate que la cicatrisation est bien entamée et que les marques sont peu visibles.
C’est le moment du verdict.
– « Bien… Comme a dû vous le dire votre chirurgien que vous venez de voir… »
Je la coupe immédiatement, histoire qu’elle ne commette pas de gaffe.
– « Non justement… je ne l’ai pas encore vue. Elle a beaucoup de retard. Je dois la voir juste après vous. »
Cela ne semble pas la perturber outre mesure. Elle me sourit et poursuit:
– « Nous avons les résultats de l’analyse de la tumeur et des ganglions sentinelles: la zone de sécurité autour de la tumeur ne montre aucune cellule cancéreuse et les ganglions sont sains. »
J’étais en apnée depuis le début de sa phrase. J’expire enfin.
– « De plus, la tumeur est en fait de grade 2 et non 3 comme indiqué lors de la biopsie. »
C’est bon ça! C’est même très bon!!
– « Du coup, il y a de fortes chances que vous n’ayez pas besoin de chimiothérapie. Votre dossier va être rediscuté en commission vendredi 20 décembre et vous verrez le médecin oncologue lundi 23. Il vous donnera la décision finale. »
Je me pince discrètement pour être sure que je ne rêve pas.
– « Néanmoins, rien est encore définitif hein. Donc mieux vaut tout de même vous préparer à une éventuelle chimio. Quant à la radiothérapie, nous avons prévu pour vous 33 séances: 25 sur tout le sein et 8 plus particulièrement sur la zone opérée.
Elles auront lieu tous les jours, du lundi au vendredi. Il faudra donc compter 7 semaines de rayons. »
J’écoute, impassible… A tort ou à raison, cela ne me fait pas peur. Du moins, pas autant que la chimio qui pour le moment n’est peut être plus. C’est tout ce qui compte, tout ce que je retiens; mais je sens qu’il va tout de même falloir me renseigner sur les effets secondaires de mon futur passage à Tchernobyl City. Ça risque de ne pas être si simple à vivre que cela. Prudence Val… S’agirait pas de tomber dans un truc pire au final, mais sans y avoir été préparée.
Elle me sort de mes pensées et poursuit…
– « Durant le traitement, vous ne pourrez rien appliquer sur votre peau, sur la zone de radiations. Après, je vous donnerai une crème qu’il faudra déposer en massant pour que l’aspect soit plus esthétique. Les rayons donnent un aspect un peu… cartonné à la peau. »
Et ben super!… vais me retrouver avec un nichon en papier mâché quoi?!
Elle me précise que l’on me laissera tranquille durant les vacances de Noël et que je peux en profiter pour hydrater et préparer la zone un maximum avant.
Elle dit tout cela avec un air tellement désolé et timide que cela donne l’impression qu’il s’agit de sa première consultation. J’ai limite envie d’inverser les rôles et de la rassurer en lui disant:
– « Vous inquiétez pas Docteur, ça va aller ».
Je sors de sa salle de consultation et file à mon rendez vous initial.
Je suis prise de suite. Même procédé: j’arrive devant le Dr N. torse nu. Elle m’examine, me félicite sur mes cicatrices (comme si j’y étais pour quelque chose), me dit qu’elles ne se verront bientôt plus; coupe un fil qui dépasse encore et me reprécise ce que la radiothérapeute m’a annoncée 10 minutes plus tôt: peut être pas de chimio pour moi.
Encore 5 jours à attendre pour le verdict, mais cette idée ultra positive fait ma journée.
Elle décide alors de me parler de mon Crépin en détail. C’est vrai qu’il a été disséqué sous toutes les coutures celui là: carcinome canalaire infiltrant d’à peine 1 cm, rétrogradé en grade 2, ganglions et périphérie tumorale sains… (la honte Crépin!! Franchement, la honte!).
Comme me l’a dit mon meilleur ami:
– « Plus ça va, plus il rétrograde ton cancer. D’ici qu’ils te disent qu’ils ont tout inventé juste pour voir tes nichons! »
Si seulement…. ça m’aura au moins bien fait rire.
5 minutes. Cette consultation n’aura duré que 5 minutes, mais l’annonce vaut toutes les attentes du monde: pas besoin de repasser sur la table, pas de Sinead O’Connor style si tout va bien, pas de séances prolongées au-dessus de la cuvette.
Je pense alors à Clémence. Ma petite colocataire de 2 jours,  qui elle va y avoir droit à coup sur. Elle commence le 7 janvier. Début d’année en fanfare…
Je quitte Curie le coeur léger ce jour là. Tout me semble beau, même cette fine pluie gelée qui me tombe dessus.
Pour peu, j’hésite à passer chez le coiffeur et me faire raser le crâne, comme un pied de nez à Crépin, mais je me ravise très vite: suis pas certaine que la subtilité soit du goût de tout le monde.
A dans 5 jours… Champagne ou vinaigre?

Jour J – Bye bye Crépin

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Jeudi 28 Novembre 2013

Il est 05h30. Malgré mon heure de coucher tardive, je n’arrive plus à dormir: stress, appréhension, excitation se mêlent les uns aux autres.
Aujourd’hui est un grand jour: celui de ta mise à mort Crépin. Tu vas sortir de mon corps, être disséqué dans un bocal… pour peu, ça me ferait presque de la peine de te quitter. Je commençais presque à m’habituer à ta présence.
L’infirmière entre dans la chambre et nous donne un nouveau comprimé pour nous détendre, Clémence et moi. Elle nous annonce nos heures de descente au bloc:
– « Madame Schmitt, soyez prête pour 10h45. »
– « Quant à vous, vous descendrez vers 12h30 » rajoute-t-elle à Clémence.
Elle nous tend à chacune un flacon de Betadine et nous annonce qu’il nous faudra nous doucher des pieds à la tête avec, cheveux compris, en renouvelant l’opération jusqu’à ce que tout le liquide soit utilisé.
Il est 10h quand elle entre de nouveau en me demandant d’aller me laver comme elle me l’a indiqué. Consciencieusement, je m’exécute et enfile ensuite la blouse bleue que je vais devoir porter pour descendre au bloc. L’excitation est à son comble. J’en tremble presque.
10h45, je suis prête! Je guette chaque pas et bruit dans le couloir, en espérant à chaque fois que le prochain sera pour moi: que la porte s’ouvrira et que l’on viendra enfin me chercher.
11h… 11h15…11h30… je trépigne…
11h45…12h00… je ne tiens plus…
12h15… toujours rien…
12h30… la porte s’ouvre enfin et un brancardier entre, tenant un dossier à la main:
– « Madame euuuh… »…. il fait une pause, jetant un oeil à ses papiers. Je suis suspendue à ses lèvres.
– « … Schmitt?? »…. Ça y est! C’est pour moi! On y est! J’en pleurerais presque tellement l’attente a été longue et tellement je n’osais plus y croire.
– « On y va? »
– « Bien sûr on y va! Je suis prête! » Je m’apprête à descendre du lit, mais il me précise que je dois rester en place. Il débloque les roulettes et je comprends alors que je vais être transportée au bloc directement dessus.
Un clin d’oeil et un « à tout à l’heure » complice à Clémence, un bisou à mon chéri et me voilà dans les couloirs de l’hôpital.
L’ascenseur… nous descendons… la pression augmente; les battements de mon coeur s’accélèrent.
Nous arrivons dans une salle carrelée dans laquelle plusieurs personnes masquées s’affairent déjà.
Je passe de mon lit à la table d’opération. Je m’allonge. Une immense lampe est accrochée au dessus de ma tête. Comme elle est éteinte pour le moment, je peux y voir mon reflet dedans. Dans quelques minutes, je rejoindrai le pays des songes.
Une infirmière dont je ne distingue que les yeux, se penche au dessus de moi:
– « Je vais vous perfuser ».
Elle plante son aiguille sur le dessus de ma main droite, au niveau de mon pouce et je réprime une grimace de douleur. Pour se faire pardonner, elle place sur mon corps une couverture qu’elle branche à un tuyau ressemblant à celui d’un aspirateur: une chaleur se diffuse alors à l’intérieur. Je suis bien…
L’anesthésiste arrive à son tour. Comme ce n’est pas celui qui est passé hier soir, je m’assure que son collègue lui a bien transmis les consignes sur mes réveils nauséeux.
– « Oui oui, c’est écrit en gros sur votre dossier. Rassurez-vous, tout va bien se passer ».
Tandis que sa collègue applique sur mon nez un masque dans lequel elle me demande de respirer en me signalant qu’il s’agit d’oxygène, je plonge mes yeux dans les siens, comme pour y trouver du réconfort. Ils sont d’un bleu limpide. Il me sourit derrière son masque.
– « Respirez profondément » me dit-elle « vous êtes à la montagne… c’est l’air frais des Pyrénées ».
C’est en effet frais, appaisant. Elle rajoute…
– « Je vais vous injecter un produit… vous allez sentir une chaleur agréable »…
Une douce chaleur m’envahit… je suis apaisée, confiante… mes paupières me semblent lourdes… je les ferme et les ouvre à plusieurs reprises, luttant pour la forme contre cet endormissement que je sens arriver, et puis…. plus rien.

– « Ouvrez les yeux! Madame, regardez moi! Allez! » … les sons me parviennent mais me semblent lointains. J’essaye de mon mieux d’obéir à cette voix, mais cela me semble encore impossible. Alors dans un effort insurmontable, je réussis à soulever mes paupières 10 secondes avant de les refermer. C’est visiblement suffisant pour la jeune femme brune qui me regarde et me sourit:
– « Très bien!.. » me dit-elle.
Je réalise alors que je suis en salle de réveil. A mon grand soulagement, je n’ai pas la nausée, mais mon incapacité à ouvrir les yeux plus de quelques fractions de secondes est tout aussi désagréable. Les infirmières et aide soignantes s’affairent autour de moi. Je les entends mais suis bien incapable de les suivre du regard.
A plusieurs reprises, certaines viennent s’assurer que je suis bien réveillée; mais l’effort surhumain qu’elles me demandent à chaque fois m’agresse. Je n’ai qu’une envie: dormir, au chaud, sans cette lumière violente et aveuglante qui traverse mes paupières.
Des douleurs me parviennent enfin: elles sont supportables mais diffuses. J’ai du mal à savoir où elles sont localisées exactement, mais je suis heureuse de les sentir. Elles sont la preuve que Crépin n’est plus… du moins, que la plus grosse partie de lui même a été retirée de mon corps et qu’une première victoire a eu lieu: la mienne.
Je sens l’émotion monter en moi; et les yeux encore mi-clos, je laisse les larmes s’écouler entre mes paupières, le long de mes tempes. Je l’ai eu! Je t’ai eu Crépin!
Je n’ai pas le temps de savourer ce moment, que mon lit se met en mouvement. On doit sûrement être en train de me remonter dans ma chambre.
« Mais non, c’est trop tôt! Suis pas encore assez réveillée! » je pense en silence… mais comme lutter m’est encore inenvisageable, je me laisse faire sans broncher.
Au fur et à mesure où nous déambulons dans les couloirs, je remarque qu’ici, les brancardiers sont doux et manient les lits et les patients avec délicatesse et attention. C’est fort agréable.
Nous arrivons près de la chambre; la lumière du couloir est aveuglante; mes yeux sont encore bien incapables de rester ouverts suffisamment de temps pour tout voir. Pourtant, en arrivant au détour d’un couloir, mes paupières s’ouvrent de nouveau… il est là… mon homme est là. Je lui souris; lui aussi.
Je reprends ma place dans ma chambre et réalise alors que le lit de Clémence n’est plus là. Elle doit être au bloc. Il est 16h30.
J’ouvre les yeux et les referme encore et encore. Maman arrive à son tour et m’embrasse tendrement sur le front.
Je suis toujours autant vaseuse et endormie, mais je remarque quelle s’isole pour pleurer. Me voir dans ce lit doit être une réelle souffrance pour elle et je le sais. De plus, le souvenir de mon père, il y a 7 ans, doit lui revenir violemment en pleine figure. J’aimerais avoir la force de la prendre dans mes bras et lui dire que je vais bien, mais l’anesthésie est encore trop forte. Ne t’inquiète pas petite Maman, je vais l’avoir ce salaud qui nous a pris Papa! Je vais l’avoir et pas l’inverse! Ne pleure pas, ne pleure plus… je vais bien maintenant.
Je referme les yeux…
Quand je les ouvre à nouveau, il est 19h. 2h30 se sont écoulées et j’ai pourtant l’impression de ne les avoir clos que 5 minutes. Je me sens désolée pour mes visiteurs, mais rester éveillée aura été au delà de mes forces.
Clémence est revenue elle aussi et commence à son tour à emmerger. Elle ne semble pas souffrir. Sa mère et sa tante sont à son chevet.
Je suis maintenant bien mieux réveillée. Je n’irais pas me faire un marathon non plus, mais je reprends mes esprits un peu plus à chaque minute et avec eux, revient ma bonne humeur. Je réalise enfin ce qu’il vient de se passer.
Instinctivement, je porte ma main à mon cou, côté droit; il tiraille. Sous mes doigts, je sens alors ce qui ressemble à un tuyau, enfoui sous ma peau; je suis son chemin: il va de ma jugulaire, où un pansement est posé, me laissant supposer que quelques points y sont dissimulés, jusqu’à la zone située entre mon épaule et l’aisselle. Là, une petite bosse, de forme ronde, déforme ma peau: le PAC. Il est caché par un énorme pansement blanc, mais je le sens à la perfection, juste sous mon épiderme. En continuant à parcourir cette protection, je sens d’autres sutures: j’en déduis qu’ils ont inséré le PAC par ce côté et ont créé une autre incision dans le cou pour récupérer le tuyau et l’implanter directement dans ma jugulaire. C’est donc par là que l’on m’injectera le poison salvateur dans quelques semaines.
Je poursuis l’exploration de mon nouveau corps en me laissant guider par les douleurs et autres désagréments, aussi petits soient ils.
Ma poitrine, côté gauche: je passe ma main dessus: aucune cicatrice. Je descends jusqu’au bas de celle-ci… c’est alors que mes doigts la rencontrent et la suivent: une cicatrice est présente dans le pli du sein; elle en traverse toute la largeur… je prends peur… elle me semble immense.
Un drain sort de mon aisselle gauche pour alimenter un bocal transparent déjà légèrement rempli de lymphe et de sang mêlés.
Au dessus, un autre pansement, une autre incision: celle faite pour prélever le ganglion sentinelle.
Je crois avoir fait le tour: 5 cicatrices, 5 pansements… aucune ne me fait vraiment mal, mais je ne sais comment  me placer sans sentir leurs tiraillements et je n’ose bouger, de peur que la douleur se fasse plus forte.
Je souris… je suis balafrée de partout, entaillée et meurtrie, mais je souris. Elles sont la preuve de ma bataille et de ma première victoire, ces cicatrices.
Il est un peu plus de 20h quand je prends mon téléphone et appelle ma fille pour la rassurer:
– « Ma poupée?? C’est Maman. Tout s’est bien passé; je suis réveillée et je vais bien. Je n’ai pas mal. »
– « Mais… t’as plus de cheveu?? » Me demande-t-elle inquiète.
Je ne peux retenir un éclat de rire avant de lui expliquer qu’il n’en est rien.
Rassurée, elle raccroche en me disant que je lui manque et qu’elle m’aime. Il est là mon combat: dans l’amour de mes enfants; dans cette promesse que je leur ai faite: d’être là, pour eux, le plus longtemps possible.
Le repas arrive enfin: un nouveau potage, jambon purée, une compote et un yaourt. Je l’engloutis d’une seule traite, à jeun depuis bientôt 24 heures.
Quand toutes nos visites sont parties, Clémence et moi commençons une discussion qui durera toute la nuit: fous rires, histoires de nos vies, anecdotes et balades dans les couloirs à la recherche d’un café, nos pieds à perfusion et bocaux traînant derrière nous, nous décidons de fermer les yeux vers 3h30… mais 1 heure après…
– « Tu dors? »
– « Nan…. »
Et la discussion reprend de plus belle.
Nous ne pouvons nous résoudre à fermer les yeux. Une vraie complicité vient de naître entre nous, soeurs de galère.
Le lendemain matin, on frappe à la porte qui s’ouvre timidement. C’est E., la maman d’une amie qui vient gentiment m’apporter des croissants avant de prendre son service à Curie. Sans elle, je n’en serais sûrement jamais là. Elle fait partie de cette guérison plus qu’amorcée. Je lui dois une partie de mon avancée et ne la remercierai jamais assez de cela.
C’est au tour de nos chirurgiens de passer nous voir pour constater leur travail: tout semble aller pour le mieux.
Prochain rendez vous post opératoire: le 18 décembre. Si les ganglions sentinelles prélevés s’avèrent sains, j’en aurai fini avec la chirurgie et la prochaine session sera la chimiothérapie. Mais si des petits bouts de Crépin y sont présents, il faudra prévoir une nouvelle opération afin de supprimer toute la chaîne ganglionnaire du côté du sein opéré. Le Dr G. me rassure en me disant que cela n’arrive que dans 10% des cas et qu’a priori, cela devrait être bon.
Mouais… sauf que je viens de partager les 2 derniers jours de ma vie hospitalière avec une jeune fille qui fait partie de ces 10% et qui a donc dû subir un curage axillaire. J’ai appris à me méfier des statistiques depuis quelques semaines. J’ai compris que, médicalement en tout cas, ce sont le corps et la maladie qui décident et déjouent toutes les règles de probabilité.
De toute façon, vaille que vaille…
Elle inspecte mes cicatrices, satisfaite, me donne quelques recommandations et me précise qu’une infirmière va venir retirer mon drain. Je sens que ça va être charmant ça encore.
5 minutes plus tard, cette dernière arrive effectivement. Elle désinfecte d’abord le drain et ma peau à la Betadine puis sort un embout de scalpel d’un étui stérile:
– « Je vais juste couper le point qui le tient à votre peau » (mon Dieu…si elle pouvait se taire et ne pas trop commenter ce qu’elle fait: j’ai une très bonne imagination moi Madame…)
– « Allez…on inspiiiiire. On expiiiire…. On inspiiiire…. on expiire…. et maintenant on prend une grande inspiration et on SOUUUFFLE FOOORT »
Je m’exécute sans broncher, mais quand cette dernière expiration a lieu, elle en profite pour tirer rapidement sur ce tuyau qui sort de mon flanc et l’extirper complètement de mon corps. La sensation est très certainement une des pires ressenties jusqu’ici… pas vraiment douloureuse, mais extrêmement désagréable: je sens le drain se dérouler à l’intérieur de mon sein. Il n’en finit pas et fait céder au fur et à mesure les adhérences qui se sont accrochées à lui. Cela ne dure que quelques secondes, mais j’en reste le souffle coupé durant plusieurs minutes.
Je réalise alors en le regardant, que 30 cm de tuyau étaient logés dans ma poitrine et réprime un haut le coeur.
Je file sous la douche, débarrassée de mes fils et perfusions…libre ou presque; je vais sortir.
Seul bémol: Clémence. Elle doit rester davantage, jusqu’à ce que son drain ne renvoie plus de lymphe.
Nous échangeons nos numéros de téléphone, mais c’est donc le coeur lourd que je quitte cette chambre, ce vendredi 29 Novembre, en ayant pris soin de l’embrasser chaleureusement.
Elle fait partie de ma vie désormais. Nous avons partagé plus qu’une simple intimité ensemble: nous avons partagé notre combat contre la mort. Nous nous promettons d’essayer tant bien que mal de partager nos séances de chimiothérapie ensemble. Ça promet encore de bonnes parties de rigolades!

Quand je franchis le pas de ma porte ce jour là, Crépin est toujours là, diminué mais encore présent. Je sais que le plus gros est fait, mais que le plus pénible est à venir.

Ma jolie poupée est là et m’accueille en me serrant fort dans ses bras, après avoir vérifié que mes cheveux étaient toujours en place.

– « Tu m’as manquée Maman. Je t’aime »
– « Tu m’as manquée aussi ma princesse. Je t’aime fort! »
Je la dégage de mes bras…la regarde et lui dis dans un sourire:
– « Joyeux anniversaire ma grande fille d’amour »
Elle a 7 ans aujourd’hui… le jour où ma première victoire est consommée.

Encore un signe… j’en suis persuadée

Curie… Jour presque J

27 Novembre 2013

Aujourd’hui nous sommes mercredi, jour des enfants…
J’ai dit au revoir à Noé ce matin; mon dernier de bientôt 3 ans. Je lui ai expliqué que Maman allait se faire soigner un gros bobo et qu’elle allait revenir dans 2 jours; mais qu’il allait rester avec Papa, Papi, Mamie et Lou.
Il m’a écouté attentivement, plein d’interrogations dans les yeux, puis m’a demandé de sa petite voix:
– « L’est où le bobo de maman? »
Avec des mots simples, j’ai désigné mon sein en répondant:
– « Il est là le bobo de maman… »
Alors de sa petite main, il a soulevé mon t-shirt et a tenté de trouver ce qui, pour lui ressemblait à un bobo. Mais ne voyant rien d’apparent, il a rajouté:
– « L’est plus là? L’est parti? »
Alors je lui ai montré la petite boule dans laquelle se logeait Crépin.
Il m’a regardé et m’a dit en me faisant une caresse:
– « Ah vi… l’est là le bobo. C’est ‘ien Maman. A va passer » (je parle très bien le jeune enfant de 3 ans…)
Je l’ai pris dans mes bras en le serrant fort et en lui faisant les recommandations d’usage: sois sage, bonne journée… que je l’aimais fort et que je revenais vite.
Puis j’ai vu sa petite silhouette emmitouflée dans son blouson et son bonnet s’éloigner pour partir chez sa nounou.
Il est 08h30. Mon entrée à l’hôpital n’est prévue qu’à 14h. J’ai donc encore quelques heures devant moi. Bizarrement, je suis zen et sereine; bien plus que ces derniers jours où la tension était omniprésente dans ma tête et je pense que je sais pourquoi: je suis prête! Plus que jamais! Prête au combat!
Quand je pense qu’il y a un mois à peine, je découvrais l’existence de Crépin et que le sentiment que ma vie s’écroulait me sautait au visage…
30 jours seulement… et j’ai pourtant l’impression d’avoir vécu des années tellement ces journées ont été denses en émotions, en examens divers et variés, en craintes et en interrogations…
La date d’une opération future me semblait si loin et tout cela tellement abstrait. Cette fois, j’y suis! Et j’y suis vraiment.
Mes beaux parents et ma fille m’accompagneront tout à l’heure. Mon homme me rejoindra en fin de journée et passera celle de demain à mes côtés.
Lou est assise à côté de moi dans le salon et me lance:
– « C’est aujourd’hui qu’on va t’enlever ta boule Maman? »
– « Non ma chérie; cest demain. Aujourd’hui je rentre à l’hôpital et demain matin on m’opére. »
Elle acquiesce et lâche une phrase qui me fait l’effet d’un électrochoc:
– « Mais c’est un cancer, c’est ça?! »
Merde! Comment elle a pigé ça? Je me rends compte alors que toutes les précautions que nous avons prises pour éviter ce mot en sa présence n’ont pas suffi.
C’est une perche qu’elle me tend et 2 choix s’offrent à moi: lui expliquer vraiment… ou lui mentir et risquer de perdre sa confiance. Je choisis alors la première option:
– « Oui ma souris… c’est un cancer… mais il y a des tonnes de cancers différents tu sais?! Certains plus durs à guérir que d’autres. Celui de maman est pris normalement assez tôt pour pouvoir guérir.  »
– « Mais….. tu vas mourir? »
Outch! Ces mots me font l’effet d’un uppercut dans les côtes. J’ai le souffle coupé et je sens mes yeux se remplir de larmes.
– « C’est pas prévu mon chat. Les docteurs vont tout faire pour que je ne meure pas. C’est pour ça qu’ils vont enlever la boule. Après, ils feront comme au ‘laser-game’ avec des rayons pour tirer dessus s’il reste encore des petits bouts; et enfin, il m’injecteront un super produit pour tout nettoyer; sauf que ce produit, il nettoie tellement bien que des fois, les cheveux ils tombent »
Elle me regarde avec des yeux à mi-chemin entre l’inquiétude et la curiosité.
– « Mais non Maman!! Moi je veux pas que t’aies plus jamais de cheveux! »
Je ris et tente de la rassurer:
– « Mais ma chérie, ils vont repousser après. Et puis on s’amusera à mettre des perruques… et je te laisserai même me couper les cheveux si tu veux ».
Le chemin est à moitié gagné: je sens que l’idée de l’atelier coiffure l’enchante (quelle petite sadique!). Quant à moi, je respire! Je pense avois trouvé les mots pour lui parler sans l’effrayer.
Nous déjeunons tôt, histoire de partir sans se presser ni s’imposer le stress d’un éventuel retard. Durant le trajet, nous enchaînons les câlins elle et moi. Cette histoire de cancer a certainement dû l’ébranler un peu tout de même.
Nous arrivons aux admissions de Curie. Nous ne sommes visiblement pas les seuls, mais la file d’attente est assez rapide et nous n’avons qu’un quart d’heure à patienter.
Lou est silencieuse et observe autour d’elle les patients qui vont et viennent. Son regard se pose sur une jeune fille dont le crâne est recouvert d’un bandeau:
– « Elle a plus de cheveux la dame? »
– « Oui mon coeur. C’est pour ça qu’elle couvre sa tête: pour ne pas avoir froid ».
Elle semble rassurée par ce qu’elle voit. Elle réalise finalement que ce n’est pas si terrible.
Enfin c’est notre tour. Après remplissage d’un questionnaire oral, mon numéro de chambre m’est attribué: 4 ème étage, chambre 440. Nous montons et sommes accueillis par un infirmier qui nous installe.
C’est une chambre double; l’espace d’un instant, cela ne m’enchante pas vraiment; puis je réalise alors que nous sommes toutes là pour les mêmes choses.
Je choisis le lit du fond, près de la fenêtre sans vraiment de préférence. Une autre jeune femme devrait arriver d’ici peu.
La chambre est propre, moyennement spacieuse, équipée d’un téléviseur LCD en face de chacun des 2 lits. Une salle contenant 2 lavabos et une autre, des toilettes. Les douches, en revanche, sont sur le palier, mais c’est un détail sans importance.
Je sors mes affaires et les range en attendant les consignes.
La porte s’ouvre de nouveau: c’est ma voisine de chambre. Elle semble jeune elle aussi. Plus que moi d’ailleurs. Lorsque les infirmières entrent dans la pièce pour nous attacher au poignet un petit bracelet en plastique orange reprenant notre nom et notre date de naissance, je réalise alors qu’elle vient seulement d’avoir 30 ans. Elle semble timide et la communication se fait discrète au départ. Elle est accompagnée par une personne que je pense être sa mère mais qui se révélera en fait être sa tante.
Une aide soignante arrive pour les premiers soins: tension, température, etc. Mes beaux parents décident alors de prendre congé en emmenant ma fille. Elle est inquiète, se demande ce que va faire « la dame avec ses appareils » sur sa maman. Je la rassure tant que je peux en lui expliquant au mieux l’utilité de chacun mais je sens bien qu’elle n’est pas totalement apaisée par mes paroles quand elle quitte l’hôpital. Elle m’appellera 3 fois dans la soirée, à moitié en larmes, en me disant: « je m’inquiète pour toi maman et tu me manques; je m’ennuie de toi »…mon pauvre petit chat… c’est sûrement difficile pour elle aussi. Comme j’aimerais la serrer contre moi et lui dire que tout ça n’est rien… malheureusement, il va me falloir attendre 2 longues journées loin de ses petits bras.
Il est 15h quand je descends en médecine nucléaire pour une énième injection, directement dans le sein cette fois-ci: injection NANO: produit contrastant qui sera utile au repérage des ganglions sentinelles durant l’opération de demain. Bizarrement, j’appréhendais ce moment, mais j’ai à peine senti la pointe de l’aiguille entrer au bord du mamelon et cela n’aura duré que 5 secondes à tout casser.
Je remonte alors dans ma chambre et me replonge dans mon bouquin du moment: le journal de bord de ma Crabahuteuse préférée.
Mon homme fait enfin son apparition dans l’embrasure de la porte. Mon rayon de soleil de la journée! Je suis coincée ici depuis des lustres: l’anesthésiste doit passer nous voir, mais les 5 minutes promises se transforment en 2 heures et nous décidons de sortir prendre l’air malgré tout… s’il passe durant notre absence, tant pis! La rébellion commence! Quand nous remontons, il arrive juste. Il passe en revue nos dossiers et j’en profite pour lui remettre une couche sur mon état nauséeux et vomito ++ post opératoire. Il le re précise alors sur ma fiche.
On nous apporte nos repas: sans grande surprise, nous grimaçons en découvrant le contenu de nos assiettes: un potage, des lasagnes, une compote et 2 petits suisses. Si la médecine fait des progrès, la restauration hospitalière, elle, n’avance pas des masses. Mais qu’importe… nous n’avions pas non plus imaginé un 4 étoiles.
Quand mon chéri quitte la chambre ce soir là, il est 21h et la maman de la jeune fille qui partage ma chambre est encore là. Au moment où elle décide de partir à son tour, elle se tourne vers moi et dans un sourire me dit:
– « Je vous souhaite une bonne soirée et du courage! Ça va aller, vous êtes entre de bonnes mains. Vous savez, moi j’en ai eu 2 soignés ici… ils sont formidables ».
Ces mots sont pour moi un réel appaisement et alors qu’elle s’apprêtait à quitter la pièce, la discussion s’engage sur notre thème commun.
J’apprends alors que Clémence, qui occupe l’autre lit, a déjà été opérée, mais que ses ganglions sentinelles qui s’étaient avérés sains durant l’opération, se sont finalement révélés infectés lors de l’analyse post opératoire plus poussée. Elle doit donc repasser sur la table et subir un curage axillaire qui consiste en l’ablation de la chaîne ganglionnaire située sous le bras. Seules 10% des patientes opérées doivent repasser sous les doigts du chirurgien, et la pauvre s’y trouve. Du coup, elle va avoir droit aux mêmes réjouissances que moi: le cocktail Molotov en intraveineuse et les rayons. Demain, on lui posera donc également le PAC…
Quand nous nous retrouvons seules toutes les 2, la glace est brisée et nous conversons enfin, bien qu’encore timidement.
L’infirmière passera une dernière fois vers 22h pour sa ronde nocturne et nous remettra à chacune un anxyolitique en nous faisant les recommandations nécessaires: ne plus boire, manger et fumer à partir de minuit. Elle quittera la chambre en nous souhaitant une bonne nuit.
Bizarrement, le sommeil viendra facilement.
C’est notre dernière nuit Crépin. Demain, à cette heure-ci, tu auras quitté mon sein. Peut être que je souffrirai, peut être que mon corps sera différent, mutilé…ou peut être pas… mais au moins tu ne seras plus…

Bonne dernière nuit Crépin