Curie… Jour presque J

27 Novembre 2013

Aujourd’hui nous sommes mercredi, jour des enfants…
J’ai dit au revoir à Noé ce matin; mon dernier de bientôt 3 ans. Je lui ai expliqué que Maman allait se faire soigner un gros bobo et qu’elle allait revenir dans 2 jours; mais qu’il allait rester avec Papa, Papi, Mamie et Lou.
Il m’a écouté attentivement, plein d’interrogations dans les yeux, puis m’a demandé de sa petite voix:
– « L’est où le bobo de maman? »
Avec des mots simples, j’ai désigné mon sein en répondant:
– « Il est là le bobo de maman… »
Alors de sa petite main, il a soulevé mon t-shirt et a tenté de trouver ce qui, pour lui ressemblait à un bobo. Mais ne voyant rien d’apparent, il a rajouté:
– « L’est plus là? L’est parti? »
Alors je lui ai montré la petite boule dans laquelle se logeait Crépin.
Il m’a regardé et m’a dit en me faisant une caresse:
– « Ah vi… l’est là le bobo. C’est ‘ien Maman. A va passer » (je parle très bien le jeune enfant de 3 ans…)
Je l’ai pris dans mes bras en le serrant fort et en lui faisant les recommandations d’usage: sois sage, bonne journée… que je l’aimais fort et que je revenais vite.
Puis j’ai vu sa petite silhouette emmitouflée dans son blouson et son bonnet s’éloigner pour partir chez sa nounou.
Il est 08h30. Mon entrée à l’hôpital n’est prévue qu’à 14h. J’ai donc encore quelques heures devant moi. Bizarrement, je suis zen et sereine; bien plus que ces derniers jours où la tension était omniprésente dans ma tête et je pense que je sais pourquoi: je suis prête! Plus que jamais! Prête au combat!
Quand je pense qu’il y a un mois à peine, je découvrais l’existence de Crépin et que le sentiment que ma vie s’écroulait me sautait au visage…
30 jours seulement… et j’ai pourtant l’impression d’avoir vécu des années tellement ces journées ont été denses en émotions, en examens divers et variés, en craintes et en interrogations…
La date d’une opération future me semblait si loin et tout cela tellement abstrait. Cette fois, j’y suis! Et j’y suis vraiment.
Mes beaux parents et ma fille m’accompagneront tout à l’heure. Mon homme me rejoindra en fin de journée et passera celle de demain à mes côtés.
Lou est assise à côté de moi dans le salon et me lance:
– « C’est aujourd’hui qu’on va t’enlever ta boule Maman? »
– « Non ma chérie; cest demain. Aujourd’hui je rentre à l’hôpital et demain matin on m’opére. »
Elle acquiesce et lâche une phrase qui me fait l’effet d’un électrochoc:
– « Mais c’est un cancer, c’est ça?! »
Merde! Comment elle a pigé ça? Je me rends compte alors que toutes les précautions que nous avons prises pour éviter ce mot en sa présence n’ont pas suffi.
C’est une perche qu’elle me tend et 2 choix s’offrent à moi: lui expliquer vraiment… ou lui mentir et risquer de perdre sa confiance. Je choisis alors la première option:
– « Oui ma souris… c’est un cancer… mais il y a des tonnes de cancers différents tu sais?! Certains plus durs à guérir que d’autres. Celui de maman est pris normalement assez tôt pour pouvoir guérir.  »
– « Mais….. tu vas mourir? »
Outch! Ces mots me font l’effet d’un uppercut dans les côtes. J’ai le souffle coupé et je sens mes yeux se remplir de larmes.
– « C’est pas prévu mon chat. Les docteurs vont tout faire pour que je ne meure pas. C’est pour ça qu’ils vont enlever la boule. Après, ils feront comme au ‘laser-game’ avec des rayons pour tirer dessus s’il reste encore des petits bouts; et enfin, il m’injecteront un super produit pour tout nettoyer; sauf que ce produit, il nettoie tellement bien que des fois, les cheveux ils tombent »
Elle me regarde avec des yeux à mi-chemin entre l’inquiétude et la curiosité.
– « Mais non Maman!! Moi je veux pas que t’aies plus jamais de cheveux! »
Je ris et tente de la rassurer:
– « Mais ma chérie, ils vont repousser après. Et puis on s’amusera à mettre des perruques… et je te laisserai même me couper les cheveux si tu veux ».
Le chemin est à moitié gagné: je sens que l’idée de l’atelier coiffure l’enchante (quelle petite sadique!). Quant à moi, je respire! Je pense avois trouvé les mots pour lui parler sans l’effrayer.
Nous déjeunons tôt, histoire de partir sans se presser ni s’imposer le stress d’un éventuel retard. Durant le trajet, nous enchaînons les câlins elle et moi. Cette histoire de cancer a certainement dû l’ébranler un peu tout de même.
Nous arrivons aux admissions de Curie. Nous ne sommes visiblement pas les seuls, mais la file d’attente est assez rapide et nous n’avons qu’un quart d’heure à patienter.
Lou est silencieuse et observe autour d’elle les patients qui vont et viennent. Son regard se pose sur une jeune fille dont le crâne est recouvert d’un bandeau:
– « Elle a plus de cheveux la dame? »
– « Oui mon coeur. C’est pour ça qu’elle couvre sa tête: pour ne pas avoir froid ».
Elle semble rassurée par ce qu’elle voit. Elle réalise finalement que ce n’est pas si terrible.
Enfin c’est notre tour. Après remplissage d’un questionnaire oral, mon numéro de chambre m’est attribué: 4 ème étage, chambre 440. Nous montons et sommes accueillis par un infirmier qui nous installe.
C’est une chambre double; l’espace d’un instant, cela ne m’enchante pas vraiment; puis je réalise alors que nous sommes toutes là pour les mêmes choses.
Je choisis le lit du fond, près de la fenêtre sans vraiment de préférence. Une autre jeune femme devrait arriver d’ici peu.
La chambre est propre, moyennement spacieuse, équipée d’un téléviseur LCD en face de chacun des 2 lits. Une salle contenant 2 lavabos et une autre, des toilettes. Les douches, en revanche, sont sur le palier, mais c’est un détail sans importance.
Je sors mes affaires et les range en attendant les consignes.
La porte s’ouvre de nouveau: c’est ma voisine de chambre. Elle semble jeune elle aussi. Plus que moi d’ailleurs. Lorsque les infirmières entrent dans la pièce pour nous attacher au poignet un petit bracelet en plastique orange reprenant notre nom et notre date de naissance, je réalise alors qu’elle vient seulement d’avoir 30 ans. Elle semble timide et la communication se fait discrète au départ. Elle est accompagnée par une personne que je pense être sa mère mais qui se révélera en fait être sa tante.
Une aide soignante arrive pour les premiers soins: tension, température, etc. Mes beaux parents décident alors de prendre congé en emmenant ma fille. Elle est inquiète, se demande ce que va faire « la dame avec ses appareils » sur sa maman. Je la rassure tant que je peux en lui expliquant au mieux l’utilité de chacun mais je sens bien qu’elle n’est pas totalement apaisée par mes paroles quand elle quitte l’hôpital. Elle m’appellera 3 fois dans la soirée, à moitié en larmes, en me disant: « je m’inquiète pour toi maman et tu me manques; je m’ennuie de toi »…mon pauvre petit chat… c’est sûrement difficile pour elle aussi. Comme j’aimerais la serrer contre moi et lui dire que tout ça n’est rien… malheureusement, il va me falloir attendre 2 longues journées loin de ses petits bras.
Il est 15h quand je descends en médecine nucléaire pour une énième injection, directement dans le sein cette fois-ci: injection NANO: produit contrastant qui sera utile au repérage des ganglions sentinelles durant l’opération de demain. Bizarrement, j’appréhendais ce moment, mais j’ai à peine senti la pointe de l’aiguille entrer au bord du mamelon et cela n’aura duré que 5 secondes à tout casser.
Je remonte alors dans ma chambre et me replonge dans mon bouquin du moment: le journal de bord de ma Crabahuteuse préférée.
Mon homme fait enfin son apparition dans l’embrasure de la porte. Mon rayon de soleil de la journée! Je suis coincée ici depuis des lustres: l’anesthésiste doit passer nous voir, mais les 5 minutes promises se transforment en 2 heures et nous décidons de sortir prendre l’air malgré tout… s’il passe durant notre absence, tant pis! La rébellion commence! Quand nous remontons, il arrive juste. Il passe en revue nos dossiers et j’en profite pour lui remettre une couche sur mon état nauséeux et vomito ++ post opératoire. Il le re précise alors sur ma fiche.
On nous apporte nos repas: sans grande surprise, nous grimaçons en découvrant le contenu de nos assiettes: un potage, des lasagnes, une compote et 2 petits suisses. Si la médecine fait des progrès, la restauration hospitalière, elle, n’avance pas des masses. Mais qu’importe… nous n’avions pas non plus imaginé un 4 étoiles.
Quand mon chéri quitte la chambre ce soir là, il est 21h et la maman de la jeune fille qui partage ma chambre est encore là. Au moment où elle décide de partir à son tour, elle se tourne vers moi et dans un sourire me dit:
– « Je vous souhaite une bonne soirée et du courage! Ça va aller, vous êtes entre de bonnes mains. Vous savez, moi j’en ai eu 2 soignés ici… ils sont formidables ».
Ces mots sont pour moi un réel appaisement et alors qu’elle s’apprêtait à quitter la pièce, la discussion s’engage sur notre thème commun.
J’apprends alors que Clémence, qui occupe l’autre lit, a déjà été opérée, mais que ses ganglions sentinelles qui s’étaient avérés sains durant l’opération, se sont finalement révélés infectés lors de l’analyse post opératoire plus poussée. Elle doit donc repasser sur la table et subir un curage axillaire qui consiste en l’ablation de la chaîne ganglionnaire située sous le bras. Seules 10% des patientes opérées doivent repasser sous les doigts du chirurgien, et la pauvre s’y trouve. Du coup, elle va avoir droit aux mêmes réjouissances que moi: le cocktail Molotov en intraveineuse et les rayons. Demain, on lui posera donc également le PAC…
Quand nous nous retrouvons seules toutes les 2, la glace est brisée et nous conversons enfin, bien qu’encore timidement.
L’infirmière passera une dernière fois vers 22h pour sa ronde nocturne et nous remettra à chacune un anxyolitique en nous faisant les recommandations nécessaires: ne plus boire, manger et fumer à partir de minuit. Elle quittera la chambre en nous souhaitant une bonne nuit.
Bizarrement, le sommeil viendra facilement.
C’est notre dernière nuit Crépin. Demain, à cette heure-ci, tu auras quitté mon sein. Peut être que je souffrirai, peut être que mon corps sera différent, mutilé…ou peut être pas… mais au moins tu ne seras plus…

Bonne dernière nuit Crépin

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