Jour J – Bye bye Crépin

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Jeudi 28 Novembre 2013

Il est 05h30. Malgré mon heure de coucher tardive, je n’arrive plus à dormir: stress, appréhension, excitation se mêlent les uns aux autres.
Aujourd’hui est un grand jour: celui de ta mise à mort Crépin. Tu vas sortir de mon corps, être disséqué dans un bocal… pour peu, ça me ferait presque de la peine de te quitter. Je commençais presque à m’habituer à ta présence.
L’infirmière entre dans la chambre et nous donne un nouveau comprimé pour nous détendre, Clémence et moi. Elle nous annonce nos heures de descente au bloc:
– « Madame Schmitt, soyez prête pour 10h45. »
– « Quant à vous, vous descendrez vers 12h30 » rajoute-t-elle à Clémence.
Elle nous tend à chacune un flacon de Betadine et nous annonce qu’il nous faudra nous doucher des pieds à la tête avec, cheveux compris, en renouvelant l’opération jusqu’à ce que tout le liquide soit utilisé.
Il est 10h quand elle entre de nouveau en me demandant d’aller me laver comme elle me l’a indiqué. Consciencieusement, je m’exécute et enfile ensuite la blouse bleue que je vais devoir porter pour descendre au bloc. L’excitation est à son comble. J’en tremble presque.
10h45, je suis prête! Je guette chaque pas et bruit dans le couloir, en espérant à chaque fois que le prochain sera pour moi: que la porte s’ouvrira et que l’on viendra enfin me chercher.
11h… 11h15…11h30… je trépigne…
11h45…12h00… je ne tiens plus…
12h15… toujours rien…
12h30… la porte s’ouvre enfin et un brancardier entre, tenant un dossier à la main:
– « Madame euuuh… »…. il fait une pause, jetant un oeil à ses papiers. Je suis suspendue à ses lèvres.
– « … Schmitt?? »…. Ça y est! C’est pour moi! On y est! J’en pleurerais presque tellement l’attente a été longue et tellement je n’osais plus y croire.
– « On y va? »
– « Bien sûr on y va! Je suis prête! » Je m’apprête à descendre du lit, mais il me précise que je dois rester en place. Il débloque les roulettes et je comprends alors que je vais être transportée au bloc directement dessus.
Un clin d’oeil et un « à tout à l’heure » complice à Clémence, un bisou à mon chéri et me voilà dans les couloirs de l’hôpital.
L’ascenseur… nous descendons… la pression augmente; les battements de mon coeur s’accélèrent.
Nous arrivons dans une salle carrelée dans laquelle plusieurs personnes masquées s’affairent déjà.
Je passe de mon lit à la table d’opération. Je m’allonge. Une immense lampe est accrochée au dessus de ma tête. Comme elle est éteinte pour le moment, je peux y voir mon reflet dedans. Dans quelques minutes, je rejoindrai le pays des songes.
Une infirmière dont je ne distingue que les yeux, se penche au dessus de moi:
– « Je vais vous perfuser ».
Elle plante son aiguille sur le dessus de ma main droite, au niveau de mon pouce et je réprime une grimace de douleur. Pour se faire pardonner, elle place sur mon corps une couverture qu’elle branche à un tuyau ressemblant à celui d’un aspirateur: une chaleur se diffuse alors à l’intérieur. Je suis bien…
L’anesthésiste arrive à son tour. Comme ce n’est pas celui qui est passé hier soir, je m’assure que son collègue lui a bien transmis les consignes sur mes réveils nauséeux.
– « Oui oui, c’est écrit en gros sur votre dossier. Rassurez-vous, tout va bien se passer ».
Tandis que sa collègue applique sur mon nez un masque dans lequel elle me demande de respirer en me signalant qu’il s’agit d’oxygène, je plonge mes yeux dans les siens, comme pour y trouver du réconfort. Ils sont d’un bleu limpide. Il me sourit derrière son masque.
– « Respirez profondément » me dit-elle « vous êtes à la montagne… c’est l’air frais des Pyrénées ».
C’est en effet frais, appaisant. Elle rajoute…
– « Je vais vous injecter un produit… vous allez sentir une chaleur agréable »…
Une douce chaleur m’envahit… je suis apaisée, confiante… mes paupières me semblent lourdes… je les ferme et les ouvre à plusieurs reprises, luttant pour la forme contre cet endormissement que je sens arriver, et puis…. plus rien.

– « Ouvrez les yeux! Madame, regardez moi! Allez! » … les sons me parviennent mais me semblent lointains. J’essaye de mon mieux d’obéir à cette voix, mais cela me semble encore impossible. Alors dans un effort insurmontable, je réussis à soulever mes paupières 10 secondes avant de les refermer. C’est visiblement suffisant pour la jeune femme brune qui me regarde et me sourit:
– « Très bien!.. » me dit-elle.
Je réalise alors que je suis en salle de réveil. A mon grand soulagement, je n’ai pas la nausée, mais mon incapacité à ouvrir les yeux plus de quelques fractions de secondes est tout aussi désagréable. Les infirmières et aide soignantes s’affairent autour de moi. Je les entends mais suis bien incapable de les suivre du regard.
A plusieurs reprises, certaines viennent s’assurer que je suis bien réveillée; mais l’effort surhumain qu’elles me demandent à chaque fois m’agresse. Je n’ai qu’une envie: dormir, au chaud, sans cette lumière violente et aveuglante qui traverse mes paupières.
Des douleurs me parviennent enfin: elles sont supportables mais diffuses. J’ai du mal à savoir où elles sont localisées exactement, mais je suis heureuse de les sentir. Elles sont la preuve que Crépin n’est plus… du moins, que la plus grosse partie de lui même a été retirée de mon corps et qu’une première victoire a eu lieu: la mienne.
Je sens l’émotion monter en moi; et les yeux encore mi-clos, je laisse les larmes s’écouler entre mes paupières, le long de mes tempes. Je l’ai eu! Je t’ai eu Crépin!
Je n’ai pas le temps de savourer ce moment, que mon lit se met en mouvement. On doit sûrement être en train de me remonter dans ma chambre.
« Mais non, c’est trop tôt! Suis pas encore assez réveillée! » je pense en silence… mais comme lutter m’est encore inenvisageable, je me laisse faire sans broncher.
Au fur et à mesure où nous déambulons dans les couloirs, je remarque qu’ici, les brancardiers sont doux et manient les lits et les patients avec délicatesse et attention. C’est fort agréable.
Nous arrivons près de la chambre; la lumière du couloir est aveuglante; mes yeux sont encore bien incapables de rester ouverts suffisamment de temps pour tout voir. Pourtant, en arrivant au détour d’un couloir, mes paupières s’ouvrent de nouveau… il est là… mon homme est là. Je lui souris; lui aussi.
Je reprends ma place dans ma chambre et réalise alors que le lit de Clémence n’est plus là. Elle doit être au bloc. Il est 16h30.
J’ouvre les yeux et les referme encore et encore. Maman arrive à son tour et m’embrasse tendrement sur le front.
Je suis toujours autant vaseuse et endormie, mais je remarque quelle s’isole pour pleurer. Me voir dans ce lit doit être une réelle souffrance pour elle et je le sais. De plus, le souvenir de mon père, il y a 7 ans, doit lui revenir violemment en pleine figure. J’aimerais avoir la force de la prendre dans mes bras et lui dire que je vais bien, mais l’anesthésie est encore trop forte. Ne t’inquiète pas petite Maman, je vais l’avoir ce salaud qui nous a pris Papa! Je vais l’avoir et pas l’inverse! Ne pleure pas, ne pleure plus… je vais bien maintenant.
Je referme les yeux…
Quand je les ouvre à nouveau, il est 19h. 2h30 se sont écoulées et j’ai pourtant l’impression de ne les avoir clos que 5 minutes. Je me sens désolée pour mes visiteurs, mais rester éveillée aura été au delà de mes forces.
Clémence est revenue elle aussi et commence à son tour à emmerger. Elle ne semble pas souffrir. Sa mère et sa tante sont à son chevet.
Je suis maintenant bien mieux réveillée. Je n’irais pas me faire un marathon non plus, mais je reprends mes esprits un peu plus à chaque minute et avec eux, revient ma bonne humeur. Je réalise enfin ce qu’il vient de se passer.
Instinctivement, je porte ma main à mon cou, côté droit; il tiraille. Sous mes doigts, je sens alors ce qui ressemble à un tuyau, enfoui sous ma peau; je suis son chemin: il va de ma jugulaire, où un pansement est posé, me laissant supposer que quelques points y sont dissimulés, jusqu’à la zone située entre mon épaule et l’aisselle. Là, une petite bosse, de forme ronde, déforme ma peau: le PAC. Il est caché par un énorme pansement blanc, mais je le sens à la perfection, juste sous mon épiderme. En continuant à parcourir cette protection, je sens d’autres sutures: j’en déduis qu’ils ont inséré le PAC par ce côté et ont créé une autre incision dans le cou pour récupérer le tuyau et l’implanter directement dans ma jugulaire. C’est donc par là que l’on m’injectera le poison salvateur dans quelques semaines.
Je poursuis l’exploration de mon nouveau corps en me laissant guider par les douleurs et autres désagréments, aussi petits soient ils.
Ma poitrine, côté gauche: je passe ma main dessus: aucune cicatrice. Je descends jusqu’au bas de celle-ci… c’est alors que mes doigts la rencontrent et la suivent: une cicatrice est présente dans le pli du sein; elle en traverse toute la largeur… je prends peur… elle me semble immense.
Un drain sort de mon aisselle gauche pour alimenter un bocal transparent déjà légèrement rempli de lymphe et de sang mêlés.
Au dessus, un autre pansement, une autre incision: celle faite pour prélever le ganglion sentinelle.
Je crois avoir fait le tour: 5 cicatrices, 5 pansements… aucune ne me fait vraiment mal, mais je ne sais comment  me placer sans sentir leurs tiraillements et je n’ose bouger, de peur que la douleur se fasse plus forte.
Je souris… je suis balafrée de partout, entaillée et meurtrie, mais je souris. Elles sont la preuve de ma bataille et de ma première victoire, ces cicatrices.
Il est un peu plus de 20h quand je prends mon téléphone et appelle ma fille pour la rassurer:
– « Ma poupée?? C’est Maman. Tout s’est bien passé; je suis réveillée et je vais bien. Je n’ai pas mal. »
– « Mais… t’as plus de cheveu?? » Me demande-t-elle inquiète.
Je ne peux retenir un éclat de rire avant de lui expliquer qu’il n’en est rien.
Rassurée, elle raccroche en me disant que je lui manque et qu’elle m’aime. Il est là mon combat: dans l’amour de mes enfants; dans cette promesse que je leur ai faite: d’être là, pour eux, le plus longtemps possible.
Le repas arrive enfin: un nouveau potage, jambon purée, une compote et un yaourt. Je l’engloutis d’une seule traite, à jeun depuis bientôt 24 heures.
Quand toutes nos visites sont parties, Clémence et moi commençons une discussion qui durera toute la nuit: fous rires, histoires de nos vies, anecdotes et balades dans les couloirs à la recherche d’un café, nos pieds à perfusion et bocaux traînant derrière nous, nous décidons de fermer les yeux vers 3h30… mais 1 heure après…
– « Tu dors? »
– « Nan…. »
Et la discussion reprend de plus belle.
Nous ne pouvons nous résoudre à fermer les yeux. Une vraie complicité vient de naître entre nous, soeurs de galère.
Le lendemain matin, on frappe à la porte qui s’ouvre timidement. C’est E., la maman d’une amie qui vient gentiment m’apporter des croissants avant de prendre son service à Curie. Sans elle, je n’en serais sûrement jamais là. Elle fait partie de cette guérison plus qu’amorcée. Je lui dois une partie de mon avancée et ne la remercierai jamais assez de cela.
C’est au tour de nos chirurgiens de passer nous voir pour constater leur travail: tout semble aller pour le mieux.
Prochain rendez vous post opératoire: le 18 décembre. Si les ganglions sentinelles prélevés s’avèrent sains, j’en aurai fini avec la chirurgie et la prochaine session sera la chimiothérapie. Mais si des petits bouts de Crépin y sont présents, il faudra prévoir une nouvelle opération afin de supprimer toute la chaîne ganglionnaire du côté du sein opéré. Le Dr G. me rassure en me disant que cela n’arrive que dans 10% des cas et qu’a priori, cela devrait être bon.
Mouais… sauf que je viens de partager les 2 derniers jours de ma vie hospitalière avec une jeune fille qui fait partie de ces 10% et qui a donc dû subir un curage axillaire. J’ai appris à me méfier des statistiques depuis quelques semaines. J’ai compris que, médicalement en tout cas, ce sont le corps et la maladie qui décident et déjouent toutes les règles de probabilité.
De toute façon, vaille que vaille…
Elle inspecte mes cicatrices, satisfaite, me donne quelques recommandations et me précise qu’une infirmière va venir retirer mon drain. Je sens que ça va être charmant ça encore.
5 minutes plus tard, cette dernière arrive effectivement. Elle désinfecte d’abord le drain et ma peau à la Betadine puis sort un embout de scalpel d’un étui stérile:
– « Je vais juste couper le point qui le tient à votre peau » (mon Dieu…si elle pouvait se taire et ne pas trop commenter ce qu’elle fait: j’ai une très bonne imagination moi Madame…)
– « Allez…on inspiiiiire. On expiiiire…. On inspiiiire…. on expiire…. et maintenant on prend une grande inspiration et on SOUUUFFLE FOOORT »
Je m’exécute sans broncher, mais quand cette dernière expiration a lieu, elle en profite pour tirer rapidement sur ce tuyau qui sort de mon flanc et l’extirper complètement de mon corps. La sensation est très certainement une des pires ressenties jusqu’ici… pas vraiment douloureuse, mais extrêmement désagréable: je sens le drain se dérouler à l’intérieur de mon sein. Il n’en finit pas et fait céder au fur et à mesure les adhérences qui se sont accrochées à lui. Cela ne dure que quelques secondes, mais j’en reste le souffle coupé durant plusieurs minutes.
Je réalise alors en le regardant, que 30 cm de tuyau étaient logés dans ma poitrine et réprime un haut le coeur.
Je file sous la douche, débarrassée de mes fils et perfusions…libre ou presque; je vais sortir.
Seul bémol: Clémence. Elle doit rester davantage, jusqu’à ce que son drain ne renvoie plus de lymphe.
Nous échangeons nos numéros de téléphone, mais c’est donc le coeur lourd que je quitte cette chambre, ce vendredi 29 Novembre, en ayant pris soin de l’embrasser chaleureusement.
Elle fait partie de ma vie désormais. Nous avons partagé plus qu’une simple intimité ensemble: nous avons partagé notre combat contre la mort. Nous nous promettons d’essayer tant bien que mal de partager nos séances de chimiothérapie ensemble. Ça promet encore de bonnes parties de rigolades!

Quand je franchis le pas de ma porte ce jour là, Crépin est toujours là, diminué mais encore présent. Je sais que le plus gros est fait, mais que le plus pénible est à venir.

Ma jolie poupée est là et m’accueille en me serrant fort dans ses bras, après avoir vérifié que mes cheveux étaient toujours en place.

– « Tu m’as manquée Maman. Je t’aime »
– « Tu m’as manquée aussi ma princesse. Je t’aime fort! »
Je la dégage de mes bras…la regarde et lui dis dans un sourire:
– « Joyeux anniversaire ma grande fille d’amour »
Elle a 7 ans aujourd’hui… le jour où ma première victoire est consommée.

Encore un signe… j’en suis persuadée

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10 réflexions au sujet de « Jour J – Bye bye Crépin »

  1. Peggy GRENON

    Tu es très courageuse, en parler sans tabou c’est très bien et je pense que cela aide beaucoup (chose, que je n’ai pas sû faire de suite).
    Le soutien de la famille est important, avoir des enfants donne plus de force, et multiplie l’envie de se battre.
    J’ai juste envie de te dire B.R.A.V.O
    Un beau combat, et la Victoire est encore plus belle.

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  2. Manu

    Quoi dire… quand je te lis, j’ai l’impression d’être là avec toi. En vrai je suis loin et tout prés à la fois. Tu es forte ma Vihie, je suis super fière de toi!! Bisous

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  3. nora

    Bonjour Val,
    Je me permets de te laisser un message, j’ai été extrêmement touchée par ton récit, je te suis depuis le début (de loin je n’osais pas trop) dans ce combat, je voulais juste te dire que tu es une femme super courageuse et cette façon d’exprimer ta maladie de cette manière est juste courageux, à chaque fois que je lis tes textes je suis submerger par des émotions que je n’arrive pas à m’expliquer… je te souhaite vraiment une guérison totale, je pense très fort à toi, à ta famille et tes enfants je te fais pleins de bisous chez nous on appelle ca « des bisous médicaments » ça va te guérir très vite!!!!! bizzzzzz

    nora toumi ex seloger

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  4. Stéphanie

    Ciao Valérie,
    Quel témoignage! intime et pudique à la fois, bouleversant.. Je suis tes écrits depuis le début de cette moche aventure. Tu m’as fait sourire et pleurer. Bravo! Plein de courage pour la suite!
    Je ne sais pas si tu as un cri de guerre. Le mien est trop intime pour pouvoir l’écrire ici. Il m’a aidé bien des fois. Ce soir, je le prononce pour toi, du fond du cœur.
    Baci from Italy

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  5. Stéphane

    Ma Val c’est crado tout ça 🙂 mais bon t’es excusable !!! Depuis le début tu te dis une guerrière, maintenant avec tes cicatrices t’en est vraiment une !!!!!!! Lol 🙂 A très vite … enoooooooooormes bisous

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