Barbecue party… séances 1 à 33

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La machine infernale vient de s’éteindre; son grésillement s’est arrêté lui aussi. C’était la dernière de ces 33 longues séances de radiothérapie. Je suis submergée par l’émotion; je sens les larmes monter et envahir mes yeux sans que je ne puisse les retenir. Je prends mon visage dans mes mains et les laisse sortir; il le faut; cela fait partie de ma guérison. Je les ai trop retenues ces derniers mois; j’ai trop donné l’image de la fille forte qui va bien, trop cultivé le « no soucy ». Mes manipulateurs radio arrivent et sans un seul mot, l’un d’eux m’entoure de son bras. Ils savent; ils ont compris. Eux qui m’ont suivi durant ces 7 semaines interminables; eux qui ont toujours eu les mots et les gestes pour que je me sente vivante et aie la force de garder ma ligne de conduite; eux qui m’ont soutenu, toujours.
« Ça y est… c’est fini…lâchez tout » me dit l’un d’eux. Nous sommes le 18 mars 2014, jour de la 33 ème et dernière séance de radiothérapie pour moi.
« Ouaouh déjà?? » C’est ce que j’ai entendu… alors que je pense tout bas « Enfin!…. » ou « C’est pas trop tôt! ».
Je me suis même vue parfois dessiner au crayon imaginaire des bâtons sur le mur, tel un prisonnier comptant les jours avant la quille…
Quand ces séances ont commencé le 28 janvier 2014, j’étais sereine, détendue, soulagée. Tout me semblait derrière moi, pour la plus grosse partie. Aujourd’hui je sais que la radiothérapie est loin d’être une partie de plaisir et qu’elle reste éprouvante même si moins « visible » de l’extérieur.
Bien sur, je n’ai ni vomissement, ni perte de cheveux, ni rien de ce qui s’apparente à une chimio et qui me faisait si peur. Mais les effets n’en sont pas moins négligeables: fatigue des allers et retours quotidiens à l’hôpital, vu que les réjouissances ont lieu du lundi au vendredi; fatigue de l’attente parfois longue, jusqu’à 2h pour 5 petites minutes de traitement; fatigue du traitement en lui même.
Les débuts ont pourtant été plutôt softs: absence de sensation quelle qu’elle soit. En revanche, lors des 5ème et 7ème séances déjà, je commençais à ressentir de légères brûlures sur toute la zone irradiée, accompagnées de rougeurs: un joli coup de soleil localisé.
Avant le début du traitement, on a pris soin de tracer aux marqueurs bleus, noirs et rouges des lignes et points divers sur mon sein gauche. Elles montent si haut que le moindre décolleté, si petit soit-il, m’est désormais impossible.
Me voilà donc affublée d’une sublime piste d’atterrissage sur la poitrine!! Glamour quand tu nous tiens…
Quoi qu’il en soit, on y est, le traitement a commencé et va falloir prendre son mal en patience désormais.
Je récupère deci et delà quelques conseils qui me seront précieux plus tard: porter des soutien-gorge en coton, ne se laver qu’au savon de Marseille, ne pas mettre de déodorant du côté traité (super ça aussi!!). Mais le plus précieux aura sans doute été ce jour où l’on m’a donné les coordonnées d’un coupeur de feu.
Moi aussi j’étais sceptique, figurez vous…jusqu’à ce que je sois confrontée à cet homme.
Suite à la 5ème séance, les rougeurs sont plus intenses que les fois précédentes. Mon sein est chaud, très chaud. Une sensation de brûlure intense l’envahit. Je décide alors de l’appeler et de voir si je peux bénéficier des bienfaits de son don, sans trop y croire néanmoins. Il s’appelle Jacky; il consulte et coupe le feu par téléphone (Allons bon… me dis-je).
C’est un homme charmant, accessible. Je lui explique rapidement mon problème et donne le nom de la personne qui me l’a recommandé. Il est déjà au courant visiblement.
Je lui dis: – « Qu’est ce que je dois faire? »
– « Rien, me dit-il, gardez le téléphone à l’oreille, je commence ».
Je m’exécute et m’attends à entendre incantations ou autres « formules magiques », mais rien… il ne dit rien. Par moment, je l’entends souffler à l’autre bout du fil, comme sur la flamme d’une bougie. Cela dure 5 minutes à peine puis il me dit:
– « Voilà Valérie, c’est terminé pour moi. Rappelez moi dès que vous en avez besoin ».
Je le remercie et raccroche. Alors que j’étais sur le point d’ouvrir ma grande bouche une fois de plus et de constater que comme je l’avais prédit, ça ne marchait pas, quelque chose se produisit que je ne m’explique toujours pas aujourd’hui.
Des picotements commencèrent à chatouiller mon sein gauche, puis mon épaule, puis mon bras. Ils descendirent jusque dans ma main, comme de violents fourmillements limite désagréables, de plus en plus forts; à tel point que je ne pus m’empêcher de secouer ma main pour les faire partir. Au bout de 5 bonnes minutes, ils avaient disparu et avec eux…. la rougeur de mon sein et la brûlure l’accompagnant. Plus rien! Je n’avais plus rien!
Effet placebo ou pas, j’en restais bluffée.
Les mêmes effets se produisirent de nouveau quand à l’issue de la 7ème séance, des sensations indésirables et similaires se firent sentir. Mais c’était sans compter sur le don de Jacky.
Durant tout le reste du traitement, je n’aurai plus jamais besoin de faire appel à lui.
Ces séances quotidiennes sont nombreuses; elles ne passent pas vite.
À peine arrivée à la moitié, je ne peux m’empêcher de grimacer en pensant qu’il m’en reste tout autant. Puis à la moitié + 1 séance, le compte à rebours est enfin amorcé.
Je continue à me rendre au bureau chaque jour; et même si la plupart des gens me regardent comme si j’étais une extra terrestre, ils comprennent que mon besoin n’est pas de ruminer chez moi. Je fais en sorte que le moins de choses possibles changent dans ma vie et dans celle de mon entourage. Donc… je vais bosser! Et durant la journée, je quitte le bureau, me rends à ma séance et reviens retrouver mon poste comme si de rien était. Rien de glorieux à cela, juste, je me sens bien.
De plus, en échangeant avec certaines femmes dans la salle d’attente, je me rends compte que nous sommes nombreuses à faire cela; nombreuses à avoir ce besoin de poursuivre notre quotidien.
Je tiens 3 semaines: 3 semaines avec ces allers retours quotidiens entre le bureau, l’institut Curie et ma vie de femme et de maman. À l’issu de ce délai, j’abdique. Je suis épuisée et décide de poursuivre la fin de mon traitement en informant mon employeur que je ne viendrai pas travailler durant ce temps là. Cela sonne comme une évidence pour eux. Tout le monde comprend et me soutient. Ça me rassure.
Je poursuis donc mes allers retours quotidiens à l’hôpital: Train, RER, 1 heure de trajet pour à peine 5mn de traitement: 5 petites minutes durant lesquelles, le Clinac, comme on l’appelle, danse autour de mon sein en suivant les lignes tracées sur ma poitrine. Je n’apprendrai que vers la fin que j’aurais pu faire appel à des taxis indemnisés pour une prise en charge de mon domicile à l’hôpital et vice versa. En même temps, je le creuse assez comme ça le trou de la Sécu depuis quelques semaines.
Durant ces longues semaines, des visages me deviennent familiers: mes soignants tout d’abord. Ils finissent par connaître ma vie, me demandent des nouvelles des enfants quand je ne suis pas obligée de les emmener avec moi et qu’ils ne sont donc pas là. Et puis, il y a les patientes bien sûr, qui comme moi reviennent chaque jour. Durant les 12 dernières séances, mon fils sera avec moi; impossible selon les horaires des séances, de faire autrement. Il sera juste adorable, comme s’il comprenait et tentait à sa manière de me venir en aide du haut de ses 3 ans. Tous les jours, il me demandera:
– « On va à l’hôpital pour maman? »
– « Oui mon titi »
– « T’inquiète pas maman, ça va passer » me dit-il chaque fois de sa petite voix, avant que je disparaisse dans la salle de traitement.
Avec le recul, ces 33 séances auront été moins éprouvantes que je ne l’imaginais; physiquement du moins. Moralement, c’est autre chose. Quand on côtoie quotidiennement ce genre d’endroit, on se retrouve forcément confrontés à des personnes en face desquelles on ne peut que remercier le ciel de n’avoir « que ce cancer là », aussi étrange que cela puisse paraître.
À diverses reprises, j’ai dû affronter le visage le plus laid de cette putain de maladie: celui qui réduit les hommes les plus forts au statut de corps chétifs… celui qui touche même les plus petits êtres, à peine sortis du nid: ce coup de poignard que cela m’assène au plus profond de mes entrailles, à chaque fois que mes yeux rencontrent leurs petites têtes sans cheveux… je voudrais pouvoir prendre leur mal! C’est tellement injuste… commencer sa vie de la sorte… La maladie n’a vraiment aucune pitié ni aucune morale! Et à chaque fois, je ravale un sanglot et je me dis: « Regarde la chance que tu as. Bats toi bordel! Et sors toi de là! ».
Je me souviens d’un jour pourtant, où mes larmes et mon émotion ont eu raison de moi. Ce matin là, je me rends à ma séance de rayons quotidienne: la fatigue commence à se faire sentir, l’envie d’en finir avec toute cette saloperie aussi. En arrivant, nous sommes 3 personnes dans la salle d’attente. Une femme, plus âgée que moi et une autre, de mon âge. Alors que je vais pour m’asseoir, mes yeux se posent sur une petite tête chauve assise à côté de la jeune femme. Mon sang se glace…c’est une petite fille d’à peine un peu plus d’un an. Mon Dieu non! Faites que ce ne soit pas ce que je crois… Faites qu’elle parte vite, qu’elle sorte de mon champs de vision. Je n’ai pas la force aujourd’hui… La petite se lève, attrape le sac de sa mère et en la tirant vers la sortie, lui dit en grimaçant: – « Nan maman, viens! Bobo là! » en montrant la salle de soins.
C’en est trop pour moi…je sens mes yeux se remplir d’eau. Je n’arrive rien à contenir. Je me retourne pour éviter que la maman me voit. Je me répète en boucle en faisant mine de chercher quelque chose dans mon sac: – « Ressaisis toi bordel! Ressaisis toi! » Mais rien n’y fait…il est trop tard: les vannes sont ouvertes; impossible de m’arrêter. La maman de la petite fille s’aperçoit que je pleure. Nos regards se croisent…. merde! merde! merde! Elle s’adresse à moi:
– « Je suis désolée… » me lance-t-elle d’un air gêné.
Je crois rêver… j’en ai presque honte et lui réponds sans réfléchir:
– « Attendez, on va remettre les choses à leurs places: c’est à moi d’être désolée de réagir comme ça; mais, j’ai 2 enfants dont l’un a presque l’âge de votre petite fille… je fais un transfert forcément… et je trouve ça tellement injuste et cruel »
Elle me regarde, me sourit et me dit:
– « Je comprends… mais rassurez-vous, aujourd’hui, elle va bien ».
Quelle force elle a cette maman! Je l’admire tellement d’avoir tant de courage! Je suis certaine que je serais bien incapable d’avoir autant d’aplomb à sa place. Je lui souris et m’excuse de nouveau. La petite est intriguée par notre échange: elle arrête alors de pleurer et me souris. C’est vrai qu’elle a l’air « bien » cette petite puce: cela m’apaise pour le reste de la journée…
Lors d’une autre séance, je tombe nez à nez avec un jeune garçon d’une dizaine d’années: il est assis sur un fauteuil roulant, isolé de la salle d’attente habituelle; il n’a bien sur plus de cheveux et est d’une maigreur effrayante; il porte un masque et son corps est enveloppé dans une blouse bleue de papier. Heureusement, sa mère l’accompagne; elle est silencieuse, le jeune garçon aussi. Au bout de quelques minutes, elle sort de son mutisme et attrape au vol un soignant:
– « Excusez-moi… Vous savez si cela va être long encore? »
– « C’est à Madame, puis, c’est à vous tout de suite après » lui répond il en me désignant.
Immédiatement je rebondis:
– « Faites passer ce jeune garçon avant moi; je peux attendre… ».
Le soignant s’arrête à ma hauteur, me sourit et me dit:
– « Madame…ce jeune garçon en a pour un peu plus de 2 heures de traitement… Il est préférable que vous passiez avant »
Mon Dieu… 2 heures de radiation…pauvre gosse. Quel Crépin peut bien le ronger pour qu’on lui fasse subir de telles horreurs…
Des rencontres, j’en ai fait d’autres durant ces longues semaines. Souvent, elles m’ont émues de par l’intensité de la colère ou du sentiment d’injustice qu’elles ont réveillés en moi, mais toutes sans exception auront eu le même mérite: me donner l’envie de me battre et de saisir cette « chance » qui m’a été donnée de ne pas avoir à souffrir de « pire ».

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2 réflexions au sujet de « Barbecue party… séances 1 à 33 »

  1. LUCILE SVAY

    Très touchée de ces commentaires assez difficiles à lire, et je suppose encore plus à écrire surtout de la façon dont tu traites ce sujet, qui est tien d’ailleurs, avec ironie et humour…..
    Tu devrais continuer à écrire!!! Les coordonnées de Jacky peuvent elles être divulguées ?? J’aimerais bien lui parler de mes petits soucis… Je te souhaite tout le meilleur ma chère petite (grande) Valérie. A te lire, avec les meilleures nouvelles.Je t’embrasse affectueusement.

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