Independance Day

Décidément, Crépin m’aura passé des messages jusqu’au bout… Nous sommes le 4 Juillet 2014: à 16 heures, j’ai rendez-vous pour une dépose de PAC: en résumé, on va me retirer la tuyauterie que l’on m’avait implantée pour la chimiothérapie quelques mois auparavant et qui, au final, n’aura servi à rien (on va pas se plaindre non plus hein).
Coïncidence ou non, il faut que ça tombe le jour de l’Independance Day: comprenez bien: on va me libérer le jour anniversaire de l’Indépendance des Etats-Unis! Tout un symbole non?
Après avoir passé une matinée et une partie de l’après-midi à m’angoisser à l’idée de cette intervention, me voilà dans ce RER qui m’a déjà vu des dizaines de fois. Il m’est familier; trop même. Station Luxembourg: on approche. Mon ventre se serre, ma gorge se noue. J’avance d’un pas décidé: 500 mètres… 300 mètres… 200… 100… 50 mètres… Je respire un grand coup et pousse la porte du 26 rue d’Ulm. Cet endroit m’apaise et m’oppresse en même temps: il m’est familier mais me rappelle tant de choses que je souhaiterais oublier.

Je me présente à l’accueil: on m’oriente vers le service de chirurgie de jour: mon pouls s’accélère.
– « Au bout du couloir, poussez les portes ‘Bloc Entresol’; on va vous prendre en charge ». Je m’exécute en renvoyant l’image de « Je vais bien, tout va bien », mais à l’intérieur, je suis liquide.
Un homme vêtu d’une blouse et d’une charlotte m’accueille et me dirige vers la salle d’attente:
– « Vous êtes accompagnée? » me demande-t-il.
– « Ah non, du tout… »
J’observe alors les personnes déjà présentes: toutes sont, en effet, au moins en binômes. Je reconnais de suite dans chaque ‘couple’, les personnes qui subissent leurs propres Crépin: elles portent toutes une blouse et un pantalon de papier bleus, des sur-chaussures blanches et un filet sur la tête. A mon arrivée, tous les regards se posent sur moi: je ne fais pas local pour le coup, avec mon jeans, mon petit débardeur et mes baskets. Rassurez-vous, ça va bien vite changer, puisque à peine entrée, on me tend l’uniforme de rigueur en me demandant de l’enfiler: c’est parti.
Je sors timidement du vestiaire et reprends ma place dans la salle d’attente. J’aimerais arrêter le temps; ou pire, reprendre mes affaires et m’enfuir en courant. Après tout, je m’y suis faite moi à mon PAC et à cette petite bosse qu’il forme sous ma peau; il ne me dérange plus; qu’on me le laisse à la fin! J’ai peu de temps pour poursuivre mes délires de grosse trouillarde. Je suis rattrapée par la laide réalité:
Un vieil homme arrive sur un fauteuil roulant poussé par un soignant. Il doit avoir entre 75 et 80 ans. Il porte une blouse de l’hôpital, ce qui laisse à penser qu’il y est depuis plusieurs jours. Ses gestes sont faibles; sa bouche à moitié ouverte; un tuyau sort de l’une de ses narines. Je le regarde, discrètement; puis je prends conscience de l’horreur: il n’a plus de langue; elle a dû lui être amputée. Son Crépin se trouvait dans sa langue. J’en ai la nausée. Par la force des choses, il ne peut parler et fait signe à son soignant de lui donner un papier et un crayon. Il a besoin de lui dire quelque chose. Le carnet et le stylo entre les mains, il rédige non sans peine le message que l’interne lit à haute voix, de façon saccadée:
–  » Sa-vez-vous-ce-qu’ils-vont-me-faire? » semble inscrire le vieil homme.
On peut lire le désespoir dans ses yeux. La scène est insoutenable.
– « Ah non Monsieur, je ne sais pas. Mais ils vont tout vous expliquer. »
Il pose une main sur son bras et lui dit:
– « Bon rétablissement Monsieur ». Puis il s’en va.
Ces derniers mots sonnent comme un Adieu. La suite va me bouleverser: les yeux du vieil homme rougissent, s’emplissent de larmes qui roulent sur ses joues. Le pauvre… seul…face à ce destin qu’il doit assurément savoir noir et fatal. Même le « bon rétablissement » de l’interne sonne faux: le genre de truc qu’on lance parce que c’est le « protocole », mais auquel on ne croit pas. Il pleure en silence, désemparé, sans même pouvoir crier ce qui l’inquiète. Forcément, madeleine que je suis, je ne tarde pas à m’effondrer à chaudes larmes à mon tour. Sa détresse et sa peine me transpercent littéralement. Je me lève et me dirige vers lui en essuyant mes yeux; je m’accroupis à sa hauteur et pose ma main sur son avant-bras:
– « Hey… ça va aller… vous aller y arriver. .. il faut y croire et être confiant… d’accord?? » lui dis-je d’une voix chevrotante.
Il me regarde d’abord interloqué, puis un sourire se dessine timidement sur son visage. Il hoche la tête de haut en bas: ça ressemble à un « oui ».
– « Madame Schmitt?! On y va! »… merde c’est à moi.
Je presse le bras du vieil homme dans ma main, lui souris et me lève en lui lançant un:
– « Allez courage! À tout à l’heure… soyez sage hein! ».
Je me lève d’un pas décidé, toujours avec cette mine de celle qui ne craint rien et maitrise totalement la situation. Mais visiblement, je ne trompe personne à part moi, puisque chaque soignant que je croise me lance un « Ça va aller Madame?? ».
Ben oui ça va aller, oui! Pourquoi on me demande ça?? C’est écrit sur mon front en lettres clignotantes que je suis morte de trouille ou quoi??
– « Allongez-vous ici » me lance l’interne.
Une table de consultation noire recouverte d’un papier bleu trône au centre de la pièce. Une grosse lampe chirurgicale la surplombe; elle est aveuglante. Des machines diverses et variées longent les murs. J’ai peur… très peur.
Je me débarrasse de mon haut et m’allonge, torse nu. Je ne peux m’empêcher de prendre de grandes inspirations.
Qu’est ce que je fous là?
L’interne anesthésiste arrive. Elle est jeune, sûrement plus que moi. Elle s’appelle Juliette. À son tour, elle me demande si tout va bien.
– « Oui oui ça va… Suis morte de trouille mais ça va ».
Derrière son masque, je vois qu’elle me sourit.
– « Mais nonnnn, ça va aller, vous n’allez rien sentir. C’est bien moins désagréable que lorsqu’on vous l’a posé! »
– « Euuuh oui, sans doute, mais moi je dormais quand on me l’a posé… »
Elle comprend alors que l’installation du PAC s’est faite en même temps que la tumorectomie et donc sous anesthésie générale. Je lui explique que je n’ai finalement pas eu de chimiothérapie et qu’on me l’a donc posé pour rien. Elle semble désolée pour moi mais se rattrape vite en me rappelant qu’éviter ce poison, c’est tout de même une grande chance; et je sais qu’elle a raison.
Malheureusement, ça n’enlève rien à ma trouille tout ça. Je tente de me raisonner par tous les moyens que je trouve: je pense à mes enfants, à mon homme, à mes parents; à ma belle soeur qui est déjà passée par là plus d’une fois… ils me donnent la force et m’apaisent. Puis je pense à ces personnes croisées tout au long de ces quelques mois; celles et ceux, petits et grands qui souffrent encore d’un mal bien plus agressif que mon Crépin. Je pense à ce vieil homme, croisé quelques minutes plus tôt. Pour moi, cette intervention sonne comme la fin de la bataille. Je devrais même me réjouir d’être là aujourd’hui, alors que les personnes présentes avec moi dans la salle d’attente patientent pour qu’on leur pose le cathéter et ne sont donc qu’au début de leur traitement.
Juliette, la jeune interne a préparé son matériel et pose son champs opératoire sur mon épaule.
– « Je vais vous faire une petite anesthésie locale: ça va piquer un peu, puis ça va se dissiper ».
Elle insère l’aiguille dans mon épaule: en effet ça pique! C’est même plus douloureux que ce que je pensais, mais l’effet s’estompe déjà.
– « Ça va??…j’en fais une autre au niveau de la chambre.  »
Allons bon… faites donc mon petit, je pense intérieurement. Outch! La garce! Elle n’y va pas de main morte!
Il faut désormais patienter que l’anesthésiant fasse son effet. Inquiète, je lui demande:
– « Mais… quand est-ce que vous serez sûre que je ne vais plus rien sentir? »
– « Ben…on va essayer… et si vous sentez, je rajouterai du produit »
Ben voyons! Bien sûr, suis-je bête?!! Je suis à 2 doigts de lui demander si elle se fout pas un peu de ma tronche, mais elle enchaîne déjà:
– « Allez, on y va! »
Là, ça ne m’amuse plus. Je suis pétrifiée et attends ce moment où je vais sentir le scalpel inciser ma peau; je suis certaine que je vais avoir mal.
– « Et ben dites donc, elle était super belle votre cicatrice. Je vais rouvrir au même endroit et vous en faire une toute aussi jolie… ça va?? J’ai ouvert ».
À mon grand soulagement, je ne perçois aucune douleur. Je l’entends saisir une pince. Elle me commente tout ce qu’elle fait:
– « Je vais essayer de percer la coque qui s’est formée autour de la chambre » dit-elle en appuyant d’un côté et en tirant avec sa pince de l’autre.
Quelle sensation désagréable!
Pendant 10 bonnes minutes, Juliette s’acharne sur mon épaule avec ses pinces et ses écarteurs: je la sens; tout comme le sang qui coule jusque dans mon dos. Je respire…fort… souvent, pour tenter d’apaiser la peur qui m’envahit.
Un homme entre dans le bloc à son tour. Il semble plus âgé: ses tempes grisonnantes dépassent du filet qui recouvre ses cheveux. Il se penche au-dessus de mon visage:
– « Vous avez des yeux magnifiques! On ne vous l’a jamais dit? »
– « Euuhh jamais lors d’une dépose de PAC non, mais je prends quand même! »
Il esquisse un petit éclat de rire.
– « Bon…je vais prendre le relais de Juliette, parce qu’elle est attendue dans la salle d’à côté…. »
Il s’installe auprès de moi. Juliette quitte le bloc et lui lance:
– « Hey! Elle avait une super belle cicatrice hein! Alors tu lui en fais une toute aussi jolie! ».
– « Bon alors je vais exaucer le souhait de Juliette! » me dit il en souriant.
Je sens bien qu’ils tentent tous, à leur façon, de me détendre. Ce ne sera que de courte durée.
– « On arrive pas à la trouver cette chambre?…Ben on va aller la chercher alors! ».
J’ai à peine le temps d’absorber ce qu’il vient de me dire que déjà ses doigts s’enfoncent dans mon épaule. Je suis pétrifiée par cette sensation, de loin la plus désagréable qu’il m’ait été donnée de vivre. Les secondes me semblent des heures. Je ferme les yeux tandis que je le sens fouiller à l’intérieur de moi sans ménagement. Je sens la nausée m’envahir. Je crois que je vais vomir. Ressaisis toi Val! C’est rien! Rien du tout ça! Et ce sera bientôt fini! J’inspire et expire à plusieurs reprises.
– « Ah ça y est, je l’ai! » me lance-t-il au bout de 20 secondes interminables. Ses doigts sont toujours dans mon épaule tandis que son autre main attrape une pince. Il saisit le PAC, tire dessus et l’extrait enfin.
Je peux relâcher mon souffle.
– « Voilà… c’est fini… il est parti ».
Ces mots prennent tout leur sens: c’est toute une symbolique qui part avec ce cathéter que je regarde sur le plateau à côté de moi. L’odeur du sang pénètre mes narines. Encore une fois, les larmes envahissent mes yeux: ça y est! Cette fois c’est vraiment fini! Ce morceau de plastique était le seul dernier maillon qui me reliait encore à la maladie et il n’est plus. Je pleure, pleure et pleure encore.
Le doc ne dit rien. Il a compris lui aussi. Ils comprennent tout ici de toute façon.
– « Voilà… je vous ai fait une belle cicatrice, sans noeud. »
– « Comment ça sans noeud? Faites pas une rosette hein; il s’agirait pas que ça s’ouvre de nouveau! »
Je ris et pleure en même temps: l’émotion, l’appréhension qui retombe; la pression encaissée durant tous ces mois et que j’ai si peu de fois laissé sortir.
C’est fini…FINI!
Je me relève et file me rhabiller. Je m’effondre de nouveau dans les vestiaires, à l’abri des regards. Mes gestes sont rapides; il faut que je sorte de là: j’étouffe ici et je n’ai plus rien à y faire. Je ne suis plus malade… j’ai tué Crépin! Je l’ai eu ce salaud! Papa, je t’offre cette victoire et te la dédie: je te l’avais promise.
Alors que la porte de l’hôpital s’ouvre sur la sortie, je réalise enfin. Je m’arrête alors qu’elle se referme derrière moi, sur tous ces malheureux encore en plein combat. Je me retourne…une dernière fois. Adieu Curie et merci pour tout: pour ton personnel si humain et disponible; pour ton suivi et ton professionnalisme sans faille; pour m’avoir permis de faire tomber Crépin; et enfin, merci pour m’avoir sauvé la vie…

Avec ma reconnaissance éternelle…

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5 réflexions au sujet de « Independance Day »

  1. Steph

    Ma Val, j’ai perdu tant de proches de cette affreuse maladie que chaque jour j’avais une prière pour toi. Je vivais de loin ta douleur et ton angoisse et je te donnais chaque jour un peu de ma force ! Tu as été forte et courageuse. Tu as gagné et vengé ton père, Serge, ma cousine, mon oncle et tous les proches qui nous ont quittés … Je suis si fier de toi ma Val !!!! Tu es exceptionnelle 😘

    Répondre
  2. Idriss

    Bonjour Valérie, Je vous suis et vous lis de temps en temps sur Twitter. Merci pour votre témoignage et votre honnêteté. Vous avez bcp de courage. Bravo à vous. Bravo pour l’exactitude avec laquelle vous avez retranscrit votre expérience: on avait l’impression d’y être. Je vous souhaite une bonne continuation de rétablissement auprès de votre famille. Bien à vous.

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  3. Passaseo Andrea

    bonjour ma parisienne…. Je suis tout retourner en lisant ton blog…. Saches que tu es très fortes et très courageuse de t’être débarrassé de cette merde comme tu la fait . Un bacio forte forte
    ANDREA

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    1. valoubilou Auteur de l’article

      Mais ça alors!!! Quelle surprise!!! C’est drôle, je pensais à toi il y a quelques semaines… merci pour ton gentil message. Comment vas tu??? J’ai vu que tu avais fait un sacré chemin. Je t’envoie un mail dès demain pour que l’on continue cette conversation. Mais merci encore de ton soutien. Bises

      Répondre

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